INTRODUCTIONINTRODUCTION

1. Humanity, created by God in all its grandeur, is today facing a pivotal choice: either to construct a new Tower of Babel or to build the city in which God and humanity dwell together. Each generation inherits the task of shaping its own era, of guiding history to become a place where the dignity of every person is safeguarded, justice is promoted and fraternity is made possible. Yet every era also runs the risk of creating an inhumane and more unjust world. Whenever humanity is in danger of marring its true identity, we Christians lift our eyes to the Incarnate God, knowing that it is “only in the mystery of the Word made flesh that the mystery of humanity truly becomes clear.” 1 In Jesus Christ, this humanity in its grandeur becomes the Way, the Truth and the Life, opening the path for each of us to grow toward fullness.La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque : faire mûrir l’histoire comme un lieu où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible. Mais sur chaque époque pèse le risque de construire un monde inhumain et plus injuste. Là où l’humanité court le danger de perdre son visage, nous, chrétiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s’est fait chair, sachant que « le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné ». 1 Cette magnifique humanité devient en Jésus-Christ le Chemin, la Vérité et la Vie, ouvrant à chacun de nous la voie vers la plénitude.

2. Founded on Christ, the living stone, we experience the powerful and mysterious action of the Holy Spirit, and we believe that every authentic human effort to cooperate with him for the good will be blessed by our heavenly Father, in whom we place our hope. For this reason, we can diligently contribute to every initiative that builds a more just world, and we can call others to collaborate in promoting the integral development of every human being. We wish to engage in dialogue with all men and women of our time, with whom we share in the events, questions and aspirations of humanity. 2 Together with them, we seek to identify new paths for the common good and for promoting a dignified life for all. Indeed, openness to dialogue is an integral part of the Church’s vocation because, constituted in Christ as “a sacrament… of communion with God and of the unity of the entire human race,” 3 she recognizes history as the place where the Gospel challenges and directs human experience.Fondés sur le Christ, pierre vivante, nous faisons l’expérience de l’action puissante et mystérieuse de l’Esprit Saint, et nous croyons que tout effort humain authentique visant à coopérer avec Lui pour le bien sera béni par le Père céleste en qui nous plaçons notre espérance. C’est pourquoi nous pouvons participer activement à toutes ces initiatives qui construisent un monde plus juste, et nous pouvons appeler d’autres personnes à collaborer avec nous dans la promotion du développement intégral de chaque être humain. Nous souhaitons entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps avec lesquels nous partageons les événements, les questions et les aspirations de l’humanité. 2 Nous voulons trouver, avec eux, de nouvelles voies pour le bien commun et la promotion d’une vie digne pour tous. Cette attitude de dialogue fait partie intégrante de la vocation de l’Église, car celle-ci, constituée « dans le Christ, en quelque sorte comme le sacrement […] de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain », 3 reconnaît dans l’histoire le lieu où l’Évangile interpelle et accompagne l’expérience humaine.

3. In this spirit, Pope Leo XIII published his Encyclical Rerum Novarum in 1891, the 135 th anniversary of which we celebrate with deep gratitude this year. With that document, my beloved predecessor gave impetus to the reflection on society, the economy and politics, which is now known as the “Social Doctrine of the Church.” When some objected that the Church should not waste energy on worldly matters, but instead focus on communicating the message of eternal life, Leo XIII responded with realism and wisdom, saying that the proclamation of the Gospel cannot overlook the concrete lives of people. 4 Many decades have passed since then, and the Magisterium, pastors, theologians and faithful have continued to reflect on social issues in the light of the Gospel. Today, the Social Doctrine of the Church is a legacy of wisdom, where we find principles for thought, criteria for discernment and judgment, and concrete guidelines for action. Founded on Sacred Scripture and Tradition, and in engagement with the sciences, it helps us clearly interpret the challenges of the present and identify appropriate ways for living out a clear Christian witness, with joy and in service to the world. It is not an inert set of concepts, but a living corpus of truth that safeguards and interprets humanity’s vocation to a full and just life. I therefore wish to add my own voice to this living tradition, invoking the help of the Spirit of wisdom, who has dwelt in the world since its beginning (cf. Prov 8:22-31).C’est dans cet esprit qu’en 1891, Léon XIII a publié l’Encyclique Rerum novarum dont nous célébrons cette année, avec une profonde reconnaissance, le 135 e anniversaire. Par ce document, mon bien-aimé Prédécesseur a donné une impulsion à cette réflexion sur la société, sur l’économie et sur la politique que nous appelons aujourd’hui la Doctrine sociale de l’Église. Et lorsque certains objectaient que l’Église ne devait pas gaspiller son énergie en questions mondaines mais se préoccuper de communiquer un message de vie éternelle, il répondait avec réalisme et sagesse que l’annonce de l’Évangile ne peut oublier la vie concrète des peuples. 4 De nombreuses décennies se sont écoulées depuis, et le Magistère, les pasteurs, les théologiens comme les fidèles ont continué à réfléchir aux questions sociales à la lumière de l’Évangile. Aujourd’hui, la Doctrine sociale de l’Église est un patrimoine de sagesse où nous trouvons des principes pour penser, des critères pour discerner ou juger et des orientations concrètes pour agir. Elle se fonde sur l’Écriture Sainte et sur la Tradition. Ainsi en dialogue avec les sciences, elle nous aide à analyser avec lucidité les défis du présent, en identifiant les voies appropriées pour vivre un témoignage chrétien authentique, dans la joie et au service du monde. Ce n’est pas un ensemble statique de concepts, mais un corpus vivant de vérités qui préserve et interprète la vocation de l’humanité à une vie pleine et juste. À cette tradition vivante, je désire donc ajouter ma voix, en invoquant l’aide de l’Esprit de sagesse qui habite le monde depuis son commencement (cf. Pr 8, 22-31).

INTRODUCTIONINTRODUCTION

The res novae of our timeLes res novae de notre époque

4. While Leo XIII spoke in his time of “new things” ( rerum novarum), today we cannot limit ourselves simply to repeating his insightful teachings. Instead, we must ask God for the wisdom to interpret the great trends of our time, particularly technological advances. In recent years, it has become increasingly evident how rapidly and profoundly digitalization, artificial intelligence (AI) and robotics are transforming our world. Technology should not be considered, in itself, as a force antagonistic to humanity. On the contrary, it has formed part of our history since the beginning as “a profoundly human reality, linked to the autonomy and freedom of man.” 5 Over the centuries, technological development has significantly improved the living conditions of humanity. At the same time, each phase of progress has also revealed the ambiguity of tools that can cause harm when not oriented toward the good. Today, however, we find ourselves facing a new situation. The power and prevalence of emerging technologies are interwoven into the fabric of daily life, shaping decision-making processes and deeply affecting the collective imagination: “Never has humanity had such power over itself.” 6 New technologies open up a horizon extending in directions that are imaginable but not yet fully predictable. This complicates the assessment of their potential impact and the long-term effects they may have on both the dignity of individuals and the common good.Si, en son temps, Léon XIII parlait de « questions nouvelles » ( rerum novarum), nous ne pouvons pas aujourd’hui nous contenter de répéter ses précieux enseignements, mais nous devons demander à Dieu la sagesse nécessaire pour interpréter les grandes tendances de notre époque, en particulier les progrès de la technique. Ces dernières années, il est apparu de plus en plus évident combien la numérisation, l’intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde. La technique ne doit pas être considérée, en soi, comme une force antagoniste par rapport à la personne : au contraire, elle est enracinée dans notre histoire depuis le commencement, en tant que « réalité profondément humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme ». 5 Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’humanité ; en même temps, chaque étape du progrès a également révélé la face ambiguë d’outils susceptibles de causer du tort lorsqu’ils ne sont pas mis au service du bien. Cependant aujourd’hui, nous sommes confrontés à une situation nouvelle, où la puissance et l’omniprésence des technologies émergentes s’inscrivent dans le tissu de la vie quotidienne, façonnent les processus décisionnels et marquent profondément l’imaginaire collectif. Auparavant, « jamais l’humanité n’avait eu autant de pouvoir sur elle-même ». 6 Les nouvelles technologies ouvrent un horizon étendu vers des directions que, bien qu’intuitives, nous ne pouvons pas encore pleinement prévoir. Cela rend plus complexe l’évaluation de leur impact et de leurs effets à long terme sur la dignité des personnes et sur le bien commun.

5. It now falls to us to face the challenges of our time with clarity of thought and responsibility. It is necessary to establish adequate regulatory tools capable of upholding justice and curbing the distorting effects of technological power. Nevertheless, the issue is not limited to regulation. As Pope Francis warned, we must realistically ask ourselves who holds this power today and how they use it: “It must also be recognized that nuclear energy, biotechnology, information technology, knowledge of our own DNA, and many other abilities which we have acquired… have given those with the knowledge, and especially the economic resources to use them, an impressive dominance over the whole of humanity and the entire world.” 7 In the past, it was largely up to the State to guide and direct innovation. Today, however, the main drivers of development are private, often transnational, parties that are endowed with resources and the capacity to intervene that surpass those of many Governments. Technological power thus takes on an unprecedented, predominantly “private” aspect, which makes it even more challenging to discern, govern and direct such power toward the common good.Maintenant c’est à nous de relever avec lucidité et responsabilité les défis de notre époque. Il est nécessaire d’adopter des instruments réglementaires adaptés, capables de préserver la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. Mais la question ne se limite pas à la réglementation. Comme l’a souligné le Pape François, il faut se demander avec réalisme qui détient aujourd’hui ce pouvoir et à quelles fins il l’utilise : « Nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises […] donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier ». 7 Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun.

6. For this reason it is necessary to begin a shared discernment process for identifying the spiritual and cultural roots of ongoing transformations. If we focus only on contingencies, we risk letting the succession of emergencies dictate the direction of our path. We are living through a rapid phase of transition, a “change of era,” in which — while some are vying for the future of new technologies and others dedicate themselves to reflecting on the matter — most people are watching and waiting, observing from afar and merely hoping for the best. For this very reason, crucial questions impose themselves on our conscience and can no longer be avoided: Where are we going? Toward what goal do we wish to orient ourselves? What direction should we choose as a people and as a human community?C’est pourquoi il faut engager un discernement commun capable de s’enraciner dans les fondements spirituels et culturels des transformations en cours. Si nous nous limitons aux aléas du moment, nous risquons de laisser la succession des urgences décider à notre place de la direction à prendre. Nous vivons une phase de transition rapide, un “tournant historique”, où – tandis que certains se disputent l’avenir des nouvelles technologies et que d’autres s’attachent à y réfléchir – la plupart des personnes restent dans l’expectative, observent de loin et espèrent simplement que tout ira pour le mieux. C’est précisément pour cette raison que des questions décisives s’imposent à notre conscience, questions auxquelles on ne peut plus échapper : où allons-nous ? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter ? Quelle direction choisir en tant que communauté humaine et en tant que peuples ?

INTRODUCTIONINTRODUCTION

Two biblical imagesDeux icônes bibliques

7. In order to answer these questions and discern how to navigate responsibly the era of AI, I would like to bring to mind two scenes from the Bible: the construction of the Tower of Babel (cf. Gen 11:1-9) and the rebuilding of the walls of Jerusalem (cf. Neh 2–6). The story of Babel appears in the Book of Genesis, at the origins of humanity, immediately after the genealogies of Noah’s sons. After settling in a plain in the land of Shinar, the people decided to build a city and a tower “with its top in the heavens” (Gen 11:4). Fearing being scattered across the earth, they sought to guarantee stability and power for themselves, and above all to “make a name” for themselves. It was an impressive feat: a single language, a single technology, a single direction. However, the project concealed a profound danger. It was a project conceived without reference to God, supported by a uniformity that eliminated diversity and that chose homogenization over communion. When a city is built on pride and the claim to self-sufficiency, communication breaks down, languages are confused and people no longer understand each other. The result is not unity, but dispersion. Babel thus reveals the limits of any effort that, however grandiose, arises from self-affirmation, sacrifices human dignity for efficiency and aspires to reach heaven without God’s blessing.Pour répondre à ces questions et discerner comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle, je voudrais évoquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem (cf. Ne 2-6). Dans le livre de la Genèse, le récit de Babel se situe aux origines de l’humanité, juste après les généalogies des fils de Noé. Les êtres humains, une fois établis dans la plaine de Sennaar, décident de construire une ville et une tour « dont le sommet pénètre les cieux » (Gn 11, 4). Ils veulent ainsi s’assurer stabilité et pouvoir, et surtout se faire un nom, craignant d’être dispersés sur la terre. L’entreprise semble colossale : une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Cependant, le projet cache un piège profond : c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu, soutenue par une uniformité qui élimine la diversité et, au lieu de la communion, choisit l’homogénéisation. Lorsque la cité est construite sur l’orgueil et la prétention à se suffire à elle-même, la communication se dégrade, les langues se confondent et les êtres humains ne se comprennent plus. Le résultat n’est pas l’unité, mais la dispersion. Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu.

8. The Book of Nehemiah, in turn, opens at a time of great vulnerability in the history of ancient Israel. After the Babylonian exile, a portion of the people returned to Jerusalem, but the city was still in ruins, the walls collapsed and the gates burned (cf. Neh 1–2). Nehemiah, a Jew in the service of the Persian King Artaxerxes, received news of the disastrous state of his ancestral city. Before taking action, he fasted, prayed and interceded for the people. He then asked the king for permission to return to Jerusalem and, upon arriving, examined the destroyed areas in silence. He did not impose solutions from above. He convened the families, assigned each of them a section of the wall to rebuild, listened to their concerns, coordinated their efforts and addressed any opposition. The narrative shows how the city is reborn, not through the initiative of one man, but through the shared responsibility of all: men, women, priests, artisans, heads of households and young people all play a part. It is an undertaking with God at the center, which rebuilds relationships before rebuilding with stones. Thus, ancient Jerusalem rediscovers a common language — not one of uniformity, but one of communion, namely the harmony that arises when all persons assume their own role and recognize that their strength comes from the Lord.Le livre de Néhémie, quant à lui, s’ouvre sur un moment de grande vulnérabilité dans l’histoire de l’antique Israël. Après l’exil babylonien, une partie du peuple est revenue à Jérusalem, mais la ville est encore en ruines, les murs se sont effondrés et les portes ont été brûlées (cf. Ne 1-2). Néhémie, un juif au service du roi perse Artaxerxès, apprend l’état désastreux de la ville de ses pères. Avant d’agir, il jeûne, prie, intercède pour le peuple ; puis il demande au roi la permission de retourner à Jérusalem et, une fois sur place, il examine en silence les lieux détruits. Il n’impose pas de solutions venues d’en haut. Il convoque les familles, confie à chacune un tronçon de mur à reconstruire, écoute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions. Le récit montre comment la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C’est une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres. L’ancienne Jérusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l’uniformité, mais celui de la communion : l’harmonie naît lorsque chacun assume son rôle et que tout le peuple reconnaît sa force comme venant du Seigneur.

9. In light of these two images, the Holy Spirit challenges us today regarding our relationship with technology and the ongoing digital revolution. Scientific discoveries are talents entrusted to humanity so that they may bear fruit (cf. Mt 25:14-30). Technology has the power to heal, connect, educate and protect our common home; but it can also divide, exclude and generate new forms of injustice. In the abstract, technology in and of itself is not a solution to humanity’s problems, just as it is not inherently evil. In practice, however, technology is never neutral, because it takes on the characteristics of those who devise, finance, regulate and use it. Therefore, the primary choice is not between a “yes” or “no” to technology, but rather between constructing Babel or rebuilding Jerusalem; between a power that claims to dominate the heavens and a people who work together in the presence of God to rebuild the walls of fraternal coexistence.À la lumière de ces deux icônes, l’Esprit Saint nous interpelle aujourd’hui sur notre rapport à la technique et à la révolution numérique en cours. Les découvertes scientifiques sont un talent confié à l’humanité afin qu’elle le fasse fructifier (cf. Mt 25, 14-30). La technologie peut soigner, relier, éduquer, protéger la Maison commune ; mais elle peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles injustices. En théorie, elle n’est pas en soi une solution aux problèmes de l’humanité, tout comme elle n’est pas en soi un mal ; mais concrètement, elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. C’est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle.

10. We must, then, avoid the “Babel syndrome,” namely the idolatry of profit that sacrifices the weak, a uniformity that neutralizes differences, and the pretense that a single language — even a digital one — can translate everything, including the mystery of the person, into data and performance. The risk of dehumanization — of building a future that excludes God and reduces the other to a means — is an ancient and ever-new temptation that today takes on a technical guise. Instead, let us choose the “way of Nehemiah,” which highlights the importance of working together to make the City of God a safe place for returning exiles. Rebuilding today means recognizing that, precisely from the plurality of voices and visions which, even though they sometimes remind us of the confusion caused by the diversity of spoken languages, a bright possibility emerges. Indeed, this is the possibility of building together, of transforming diversity into a resource and of making listening and dialogue the common ground upon which to cultivate justice and fraternity. Within this shared task, Christians discover their unique role of guiding actions toward God so that, in his light, pluralism does not dissipate into disorder, but instead, through the practice of synodality, it becomes the space in which humanity rediscovers its solid foundations and its final end. In the Book of Revelation, John sees the New Jerusalem “coming down out of heaven from God” (Rev 21:2) as a gift for all humanity. And this vision of grace is an invitation for us Christians to work together in order to foster a peaceful, just and dignified life in community within today’s “cities.”Évitons donc le “syndrome de Babel” : l’idolâtrie du profit qui sacrifie les plus faibles, l’uniformité qui gomme les différences, la prétention d’un langage unique – y compris numérique – capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances. C’est là le risque de la déshumanisation – construire l’avenir en excluant Dieu et en réduisant l’autre à un moyen –, une tentation ancienne et toujours nouvelle qui prend aujourd’hui aussi un visage technique. Choisissons plutôt la “voie de Néhémie” mettant en évidence la valeur du travail partagé pour rendre sûre la cité de Dieu pour les exilés de retour. Reconstruire aujourd’hui, c’est reconnaître que, dans la pluralité des voix et des visions rappelant parfois la dispersion des langues, il existe néanmoins une possibilité lumineuse : celle de bâtir ensemble, en transformant la diversité en ressource et en faisant de l’écoute comme du dialogue le terrain d’entente sur lequel faire grandir la justice et la fraternité. Au sein de cette œuvre commune, les chrétiens trouvent leur propre manière de construire : orienter l’action vers Dieu afin que, à sa lumière, le pluralisme ne se disperse pas dans le désordre, mais devienne, dans l’exercice de la synodalité, l’espace où l’humanité retrouve ses fondements solides et sa fin ultime. Dans l’Apocalypse, Jean voit la nouvelle Jérusalem « qui descendait du ciel, de chez Dieu » (Ap 21, 2) comme un don pour toute l’humanité. Et cette vision de grâce est pour nous, chrétiens, un appel à œuvrer ensemble, en cultivant une vie commune pacifique, juste et digne dans les “cités” d’aujourd’hui.

INTRODUCTIONINTRODUCTION

Building for the common goodÉdifier dans le bien

11. Building a city founded on the common good implies, first and foremost, building on a firm relationship with God. It means recognizing that the truth of his love calls us to life “in all its fullness” ( Jn 10:10) and communion with him. Like Saint Augustine, we too can say, “You have made us for yourself, O Lord, and our heart is restless until it rests in you.” 8 Indeed, God has inscribed in our hearts a desire for happiness that embraces all the dimensions of life. The Church, in dialogue with the men and women of our time, recognizes the urgent need to safeguard and guide this aspiration toward its deepest truth.Construire une ville fondée sur le bien commun exige donc, avant tout, de bâtir sur le roc de la relation avec Dieu ; reconnaître que la vérité de son amour nous appelle à une vie « en abondance » ( Jn 10, 10) et à la communion avec Lui. À l’instar de saint Augustin, nous pouvons nous aussi dire : « Vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous ». 8 Dieu, en effet, a inscrit dans notre cœur un désir de bonheur qui embrasse toutes les dimensions de la vie et dans le dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps, l’Église ressent l’urgence de préserver et d’orienter cette aspiration vers sa vérité la plus profonde.

12. Secondly, building for the common good means accepting the limits and weakness of humanity without considering them an error to be corrected. Today, the human desire for fullness of life is at risk of being misled by deceitful goals, such as the prospect of a technology that promises to free us from all weakness, and models of wellbeing that leave behind entire populations. All too often, we place our hope in unlimited “upgrades,” in forms of progress that exacerbate inequalities, and in immediate solutions incapable of healing people’s wounds. As a result, while some pursue the illusion of unlimited self-assertion, many are deprived of basic necessities. The Church reminds us, with a firm yet humble voice, that true fulfilment is not achieved by eliminating weakness but through harmonious growth. It is found where freedom and responsibility are intertwined with mutual care and true solidarity, and where progress is measured by the dignity of each person and the good of all peoples.Par ailleurs, édifier dans le bien signifie accepter les limites et la fragilité de l’humanité sans les considérer comme une erreur à corriger. Aujourd’hui, le désir de plénitude de l’être humain risque d’être détourné vers des objectifs trompeurs : l’illusion d’une technique promettant de nous libérer de toute fragilité ou des modèles de bien-être qui laissent de côté des peuples entiers. Il n’est pas rare que nous placions notre espoir dans un développement illimité, dans des formes de progrès susceptibles d’exacerber les inégalités ou dans des solutions immédiates incapables de panser les blessures des peuples. Ainsi, tandis que certains poursuivent le rêve chimérique d’une affirmation de soi sans limites, beaucoup se retrouvent privés du nécessaire. D’une voix humble mais ferme, l’Église rappelle que la véritable réalisation ne naît pas de la suppression des fragilités, mais d’une croissance harmonieuse : là où la liberté et la responsabilité vont de pair avec une attention mutuelle et une véritable solidarité, et où le progrès se mesure à la lumière de la dignité de chacun et du bien des peuples.

13. Thirdly, building a world in which everyone can flourish requires shared responsibility and courage. No one can single-handedly bear the weight of the challenges the world is facing, just as no one is so weak that they cannot play their part, for “power is made perfect in weakness” (2 Cor 12:9). All are given their own section of the wall: scientists and researchers, entrepreneurs and workers, educators and legislators, civil society, popular movements and faith communities. This is the logic of subsidiarity, which values the cooperation between generations, peoples, disciplines and cultures as the best way for fostering stability, prosperity and peace. We should not be intimidated by tensions or differences because they can become creative forces when guided by shared responsibility.En troisième lieu, construire un monde où chacun peut s’épanouir exige une coresponsabilité courageuse. Aucune main ne suffit, à elle seule, à supporter le poids des défis pesant sur le monde ; et aucune n’est si faible qu’elle ne puisse apporter sa contribution : « La puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). À chacun sa partie du mur : scientifiques et chercheurs, entrepreneurs et travailleurs, éducateurs et législateurs, société civile, mouvements populaires et communautés de foi. Telle est la logique de la subsidiarité qui valorise la coopération entre les générations, entre les peuples, entre les disciplines et les cultures comme voie royale pour favoriser la stabilité, la prospérité et la paix. Les tensions et les divergences ne doivent pas faire peur : elles peuvent devenir des énergies créatives lorsqu’elles sont guidées par une responsabilité partagée.

14. Finally, building for the common good requires an evangelical language. We must avoid humiliating or antagonistic words, opting rather for a clarity that sheds light and a frankness that unlocks new possibilities. We cannot condone naïve enthusiasms, nor fuel unfounded fears. Instead, let us establish standards for discernment — the dignity of the human person, the universal destination of goods, the preferential option for the poor, care for our common home and peace — and let us translate these standards into practices such as responsible planning, the assessment of human and social impact, the inclusion of the most vulnerable, the promotion of digital literacy and guiding research and industry toward justice and peace.Enfin, édifier dans le bien exige un langage évangélique. Évitons les mots qui humilient ou opposent. Choisissons la lumière qui éclaire et la franchise qui ouvre des voies. Ne bénissons pas des enthousiasmes naïfs, n’alimentons pas des peurs stériles. Indiquons plutôt des critères de discernement – dignité de la personne, destination universelle des biens, option pour les pauvres, soin de la Maison commune, paix – et traduisons-les en pratiques : une approche responsable, des évaluations d’impact humain et social, l’inclusion des plus fragiles, une alphabétisation numérique, une recherche et une industrie orientées vers la justice et la paix.

INTRODUCTIONINTRODUCTION

Remaining humanRester humains

15. In the recent Ordinary Jubilee Year of 2025, we walked as pilgrims of hope and were blessed with many graces. Strengthened by these gifts, we can move forward with confidence to face the arduous tasks and demanding challenges that lie ahead. In the era of artificial intelligence, when human dignity is threatened by new forms of dehumanization, ours is the pressing duty to remain profoundly human. We must lovingly safeguard the grandeur of humanity bestowed upon us and revealed in its fullness in Christ, the splendor of which no machine can ever replace. True progress always stems from a heart open to others, an intelligence willing to listen and a will that seeks what unites rather than what separates.Lors du récent Jubilé ordinaire de 2025, nous avons cheminé comme des pèlerins d’espérance et nous avons été comblés de grâces. Forts de ces dons, nous pouvons avancer avec un cœur confiant face aux tâches ardues et aux défis exigeants qui se profilent à l’horizon. À l’ère de l’intelligence artificielle où la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains, en préservant avec amour cette magnifique humanité qui nous a été donnée et manifestée dans sa plénitude dans le Christ, mais qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur. Le véritable progrès naît toujours d’un cœur ouvert à l’autre, d’une intelligence disposée à l’écoute, d’une volonté qui cherche ce qui unit plutôt que ce qui sépare.

16. I address this heartfelt appeal to all the Catholic faithful, to all Christians and to all men and women of goodwill. Let us not be afraid to get our hands dirty on the “construction site” of our time. Like Nehemiah, let us pray, plan wisely and work perseveringly, placing God at the forefront of our actions and the human person at the center of our choices. Thus, the “rejected stones” — the poor, the sick, the migrants and the least among us — will become the cornerstone, and a solid, welcoming common home will emerge on the earth, where love and faithfulness will finally meet, and righteousness and peace will embrace (cf. Ps 85:10). This is the blessing we implore from God; and the task that stands before us is that of being builders of communion, rather than architects of Babel. We are to be servants of the coming Kingdom, instead of lords of towers destined for ruin. With the heart of a shepherd and a father, I ask everyone to abandon the construction of yet another Tower of Babel and to join forces in building up the common good, so that humanity will never lose its beauty, and the world once again will come to recognize the human heart as the place where God desires to dwell.
À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque. Comme Néhémie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec persévérance en replaçant Dieu à l’horizon de notre action et l’être humain au centre de nos choix. Alors, les pierres rejetées – les pauvres, les malades, les migrants, les petits – deviendront la pierre angulaire, et sur la terre s’élèvera une demeure commune solide et accueillante, où finalement l’amour et la vérité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent (Cf. Ps 85, 11). Telle est la bénédiction que nous implorons de Dieu et la tâche qui nous attend : être des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel ; des serviteurs du Royaume à venir et non des maîtres de donjons voués à s’effondrer. Et, avec l’âme d’un pasteur et d’un père, je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter.

CHAPTER ONEChapitre 1

A DYNAMIC APPROACH FAITHFUL TO THE GOSPELUNE PENSÉE DYNAMIQUE FIDÈLE À L’ÉVANGILE

17. In this first chapter, I intend to present synthetically how the Social Doctrine of the Church has taken shape in the recent Papal Magisterium and in the Second Vatican Council, in order to demonstrate its dynamic character. Indeed, in each era the res novae require that this teaching address historical questions in the light of revealed Truth. In this regard, artificial intelligence, too, should not be considered as merely yet another theme to be studied or a crisis to be managed, but rather as a development that challenges the categories of Social Doctrine from within, calling for their further development in fidelity to the Gospel.Dans ce premier chapitre, j’entends retracer, de manière synthétique, le cheminement par lequel la Doctrine sociale de l’Église a pris forme dans le Magistère récent des Papes et du Concile Vatican II, afin de mettre en lumière son caractère dynamique. À chaque époque, en effet, les res novae invitent cet enseignement à se confronter aux questions de l’histoire à la lumière de la Vérité révélée. C’est pourquoi l’intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l’Évangile.

18. This overview, however, would not be very comprehensible if, before reflecting on the contribution of individual popes and their most relevant documents, we do not first clarify some fundamental principles concerning the way in which the Church exists in history and relates to the world. Failing to do so would expose Social Doctrine to the risk of being perceived as an undue interference in “worldly” matters or as an external code of ethics imposed from above. In reality, it stems from a Church that walks alongside humanity, recognizing the autonomy of earthly realities and the distinction between ecclesial and political communities. Indeed, it is for this very reason that she strives to serve the common good.Cependant, ce parcours ne serait pas vraiment compréhensible si, avant de nous attarder sur la contribution de chaque Pape et sur les documents les plus importants, nous ne clarifiions pas certaines convictions fondamentales concernant la manière dont l’Église s’inscrit dans l’histoire et se rapporte au monde. Sans cette précision, la Doctrine sociale risquerait d’apparaître comme une ingérence indue dans les questions temporelles ou comme un code éthique externe à appliquer d’en haut. En réalité, elle émane d’une Église qui chemine avec l’humanité, reconnaît l’autonomie des réalités terrestres, comme la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique et, précisément pour cette raison, aspire à servir le bien commun.

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A Church journeying through human historyUne Église en marche dans l’histoire de l’humanité

19. The Church is present in the world as a sign of unity for the entire human family. She recognizes today’s questions and challenges as the current setting in which to carry out her particular vocation of listening, dialogue and service, and of being responsive to everything concerning the lives of contemporary men and women. This involvement in people’s lives helps the Church understand ever more clearly that her mission has a historical scope and entails a responsibility for the way in which social relations are built. For this reason, she cannot consider herself a stranger to the forces shaping society. On the contrary, the Church actively participates in the processes by which society grows and is organized, and she offers her own contribution to the creation of a more just and fraternal society. Pope Francis emphasized this historical dimension of the Church’s mission: “No one can demand that religion should be relegated to the inner sanctum of personal life, without influence on societal and national life, without concern for the soundness of civil institutions, without a right to offer an opinion on events affecting society.” 9Présente dans le monde comme signe d’unité pour toute la famille humaine, l’Église reconnaît dans les questions et les défis du temps actuel le cadre dans lequel exercer sa vocation à l’écoute, au dialogue et au service, en se laissant interpeller par tout ce qui touche à l’existence des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Cette imbrication de vie avec les peuples lui fait comprendre de plus en plus que sa mission revêt une portée historique et implique une responsabilité vis-à-vis de la manière dont se tissent les relations sociales. C’est pourquoi elle ne peut se considérer comme étrangère aux dynamiques qui façonnent le visage de la société. Au contraire, elle participe activement aux processus par lesquels la société même se développe et s’organise, apportant sa contribution à la mise en place d’une coexistence plus juste et plus fraternelle. Le Pape François a rappelé avec force cette dimension historique de la mission ecclésiale en affirmant que « personne ne peut exiger de nous que nous reléguions la religion dans la secrète intimité des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale et nationale, sans se préoccuper de la santé des institutions de la société civile, sans s’exprimer sur les événements qui intéressent les citoyens ». 9

20. The Church’s vocation and duty to accompany humanity in the specifics of history leads her to recognize that earthly realities possess their own proper character and order. The Second Vatican Council expressed this principle with particular precision in the Pastoral Constitution Gaudium et Spes, whose sixtieth anniversary we remembered and celebrated with gratitude on 7 December 2025: “If by the autonomy of earthly affairs is meant that created things and societies themselves enjoy their own laws and values… then the demand for autonomy is perfectly in order.” 10 This affirmation shows that creation bears the imprint of an original goodness that our human outlook must preserve, cultivate and bring to fulfilment. In this regard, the Church offers herself in a way that helps to interpret reality in all its depth. She supports with humble firmness the choices that promote the dignity of every person, the cohesion of communities and the good of all. The Church thus stands alongside the world without overpowering it, so that the promise of justice and peace that the Holy Spirit continues to sustain in the heart of humanity may come to fruition in every human endeavor.L’appel et l’engagement à cheminer avec l’humanité dans la réalité concrète de l’histoire conduisent l’Église à reconnaître que les réalités terrestres possèdent une consistance et un ordre qui leur sont propres. Le Concile Vatican II a exprimé ce principe avec une grande précision dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, dont nous avons célébré avec reconnaissance le 60 e anniversaire, le 7 décembre 2025 : « Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres […] une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime ». 10 Cette mise en évidence montre que la création porte en elle une bonté originelle que le regard humain doit préserver, cultiver et faire mûrir. Dans cette perspective, l’Église apparaît comme une présence qui aide à lire la réalité en profondeur, en soutenant avec une humble fermeté les choix favorisant la dignité de chaque personne, la cohésion des communautés et le bien de tous. Ainsi se place-t-elle aux côtés du monde sans s’y superposer, afin que dans chaque événement humain puisse germer la promesse de justice et de paix que l’Esprit Saint continue de susciter au cœur de l’humanité.

21. Recognizing that God upholds the freedom of men and women in the unfolding of history, the Second Vatican Council affirmed the distinction between the ecclesial community and the political community, emphasizing that each must operate with full autonomy. The Church’s presence in the world is also expressed through her relationship with civil society and public institutions. By engaging with these entities, the Church acknowledges the value of social and political realities and honors their specific responsibilities, supporting everything that fosters the wellbeing of individuals and strengthens the fabric of society. The Church does not claim to assume the functions belonging to the State. On the contrary, she esteems those who serve the common good, and she firmly acknowledges the responsibility that civil institutions hold within society. At the same time, the mission entrusted to the Church prompts her to address the real suffering of the men and women of our time. This closeness does not stem from an intent to supplant civil institutions, much less from an implicit criticism of their work. Rather, it stems from evangelical charity, which impels the Church to draw near to the wounds of humanity whenever they surface with greater severity. When the Church intervenes, she does so following the example of the Good Samaritan, with discretion and closeness, aware that what arises from urgent necessity cannot become the norm, nor replace the institutional responsibilities proper to the civil community.Reconnaissant que Dieu accompagne la liberté des êtres humains dans le déroulement de l’histoire, le Concile Vatican II affirmait la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique, soulignant comment chacune d’elles doit agir en toute autonomie. La présence de l’Église dans le monde s’exprime également dans ses relations avec la société civile et les institutions publiques. Dans son dialogue avec elles, l’Église reconnaît la valeur des réalités sociales et politiques et respecte leur responsabilité propre en soutenant tout ce qui protège la vie des personnes et renforce les fondements du tissu social. Elle ne prétend pas assumer les fonctions qui relèvent de l’État ; au contraire, elle apprécie son service du bien commun et reconnaît avec conviction la responsabilité exercée par les institutions civiles dans la société. En même temps, la mission qui lui est confiée l’incite à ne pas rester indifférente face aux souffrances concrètes des hommes et des femmes de notre temps. Sa proximité ne découle pas d’une volonté de se substituer aux institutions ni d’une critique implicite de leur action, mais de la charité évangélique qui la pousse à s’approcher des blessures de l’humanité lorsque celles-ci se manifestent avec plus de gravité. Lorsqu’elle intervient, elle le fait en imitant le bon Samaritain, avec discrétion et proximité, consciente que ce qui naît d’une nécessité immédiate ne peut devenir la norme ni se substituer aux responsabilités institutionnelles propres à la communauté civile.

22. Starting from this twofold acknowledgment — the autonomy of earthly realities and the distinction between ecclesiastical and political spheres of competence — allows for a clearer understanding of the direction that the Second Vatican Council set for the Church in her relationship with the world. Gaudium et Spes reminds us that “it is the task of the whole People of God, particularly of its pastors and theologians, to listen to and distinguish the many voices of our times and to interpret them in the light of God’s word, in order that the revealed Truth may be more deeply penetrated, better understood and more suitably presented.” 11 Listening to the “many voices” is no mere sociological exercise, but instead requires spiritual discernment. Guided by the Spirit, the People of God come to recognize in cultural and social transformations both the signs of the presence of Christ, who comes and guides history toward its fulfilment, and those aberrations that obscure his face. In this way, the essential core of revealed Truth is not altered, but made explicit and adopted as a living standard for guiding concrete choices, inspiring paths of personal and communal conversion, promoting structural reforms and supporting new forms of evangelical witness in public life. History is thus understood as one of the places in which the Church allows herself to be taught by the Spirit about the humanizing power of the Gospel; and she learns to develop her own teaching at the service of the dignity of every person and the good of all peoples.À partir de cette double reconnaissance – l’autonomie des réalités terrestres et la distinction des compétences entre la communauté ecclésiale et la communauté politique –, il est plus facile de comprendre l’orientation que le Concile Vatican II a donnée à l’Église dans ses relations avec le monde. Gaudium et spes rappelle qu’il « revient à tout le Peuple de Dieu, notamment aux pasteurs et aux théologiens, avec l’aide de l’Esprit Saint, de scruter, de discerner et d’interpréter les multiples langages de notre temps et de les juger à la lumière de la Parole de Dieu, pour que la Vérité révélée puisse être sans cesse mieux perçue, mieux comprise et présentée sous une forme plus adaptée ». 11 L’écoute des différents langages n’est pas une simple attention sociologique mais implique un discernement spirituel dans lequel, avec l’aide de l’Esprit, le peuple de Dieu reconnaît dans les transformations culturelles et sociales non seulement les signes de la présence du Christ qui vient et guide l’histoire vers son accomplissement mais aussi les dérives qui en obscurcissent le visage. Ainsi, la Vérité révélée n’est pas modifiée dans son essence, mais explicitée et assumée comme critère vivant pour orienter des choix concrets, inspirer des chemins de conversion personnelle et communautaire, promouvoir des réformes de structures et soutenir de nouvelles formes de témoignage évangélique dans la vie publique. L’histoire est donc l’un des lieux où l’Église se laisse instruire par l’Esprit sur la portée humanisante de l’Évangile et apprend à développer son enseignement au service de la dignité de chaque personne et du bien des peuples.

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The wisdom of the word of God in dialogue with the human sciencesLa sagesse de la Parole et le dialogue avec les sciences humaines

23. The Church regards all who sincerely seek “truth, goodness and beauty” as companions on the journey, and considers them as “precious allies” 12 in defending the dignity of every person and in caring for creation. Adopting the pastoral approach of the Second Vatican Council, which invites us to listen, discern and interpret the signs of the times, and enlightened by the wisdom of the word, the Church is not afraid to encounter human knowledge. Indeed, the word of God provides reliable standards for establishing paths of justice and opening ways of reconciliation and peace among peoples. When it comes to applying these standards to the complex situations of our time, the contributions of philosophy and of the human and social sciences is essential. These disciplines help us understand and analyze cultural, economic and political dynamics more deeply.  Saint John Paul II recalled that the Church welcomes the contributions of the social sciences in order “to draw from them concrete insights that help her carry out her magisterial office.” 13 A dialogue with such kinds of knowledge does not diminish the power of the Gospel. On the contrary, it makes it possible to identify with greater clarity what genuinely fosters the lives of individuals and communities. Following this perspective, Pope Francis emphasized that when dealing with many specific questions, the Church does not claim to offer “a definitive opinion,” 14 but recognizes the importance of listening to scientific research and of encouraging a serious and honest debate among experts while welcoming a diversity of opinions.L’Église considère comme compagnons de route tous ceux qui cherchent sincèrement « la vérité, la bonté, la beauté », en les considérant comme « de précieux alliés » 12 dans la défense de la dignité de chaque personne et dans la sauvegarde de la création. En adoptant le style pastoral du Concile Vatican II invitant à écouter, discerner et interpréter les signes des temps, et éclairée par la sagesse de la Parole, l’Église ne craint pas la rencontre avec le savoir humain. La Parole de Dieu offre des critères fiables pour orienter les chemins de la justice et ouvrir des voies de réconciliation et de paix entre les êtres humains. Lorsqu’il s’agit d’appliquer ces critères aux situations complexes de notre temps, la contribution de la philosophie et des sciences humaines et sociales s’avère essentielle, car elles aident à comprendre et à analyser plus en profondeur les dynamiques culturelles, économiques et politiques. Saint Jean-Paul II rappelait que l’Église accueille la contribution des sciences sociales « afin d’en tirer des indications concrètes dans l’accomplissement de ses tâches magistérielles ». 13 La confrontation avec ces savoirs n’affaiblit pas la force de l’Évangile ; au contraire, elle permet de discerner avec plus de lucidité ce qui favorise réellement la vie des personnes et des communautés. Dans la continuité de cette perspective, le Pape François soulignait que l’Église ne prétend pas offrir « une parole définitive » 14 sur de nombreuses questions spécifiques, mais elle reconnaît l’importance d’écouter la recherche scientifique et de favoriser un dialogue sérieux et loyal entre les chercheurs tout en accueillant la diversité des opinions.

24. Nourished by this fruitful dialogue between the Gospel and human knowledge, the Church has progressively developed her Social Doctrine, cultivating in history a wise patrimony marked by theological and anthropological coherence rooted in the Christian understanding of the person. Precisely because this patrimony arises from faith and a corresponding vision of reality, it does not amount to a repertoire of technical solutions or an economic or political model to be set against others.  Instead, it belongs to a different order, 15 namely that of the principles that guide the interpretation of events and sustain an evangelical understanding of historical processes and the choices these entail. Herein lies the proper function of Social Doctrine, which does not claim to supplant the responsibilities of politics or institutions, but offers itself as a foundation for collective discernment, helping to recognize and promote whatever serves the dignity of persons, the vitality of communities and the common good.Nourrie par ce dialogue fécond entre l’Évangile et les savoirs humains, l’Église a progressivement approfondi sa Doctrine sociale, faisant mûrir au fil du temps un patrimoine de sagesse doté d’une cohérence théologique et anthropologique enracinée dans la vision chrétienne de la personne. Précisément parce qu’il naît de la foi et de sa compréhension de la réalité, ce patrimoine ne se traduit pas en répertoire de solutions techniques ni en modèle économique ou politique à opposer à d’autres : il appartient à un registre différent, 15 celui des principes qui orientent la lecture des événements et soutiennent une interprétation évangélique des processus historiques comme des choix qu’ils impliquent. C’est de là que découle la fonction propre de la Doctrine sociale qui ne prétend pas se substituer aux responsabilités de la politique et des institutions, mais s’offre comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous.

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Social Doctrine as a shared discernmentLa Doctrine sociale comme discernement communautaire

25. Understanding that the truth is a gift to be shared, not a possession to be monopolized, frees the Church from the temptation of seeking forms of presence based on power. In order to rediscover the evangelical approach of a gentle proclamation of truth that is not imposed, Saint John Paul II invited us to examine honestly the times when acquiescence was given to “intolerance and even the use of violence in the service of truth.” 16 In this same vein, I too have reaffirmed that the Church “does not claim to possess a monopoly on truth,” 17 because truth is not a territory to be defended, but a good to be shared. For his part, Pope Francis expressed this same perspective in his striking phrase, “time is greater than space.” 18 What matters most is not occupying positions of power or defending cultural strongholds, but initiating good processes and enabling them to mature. In this way, the truth of the Gospel is not imposed from above, but grows over time within the concrete interweaving of lives, communities and cultures. This is not a truth that fears diversity, but instead welcomes and guides it. It does not eliminate conflicts, but transforms them, reuniting that which history tends to scatter. This concept can also be illustrated by the image of a multifaceted polyhedron, 19 in which the one truth of the Gospel is reflected from different angles.La compréhension de la vérité, comme un don à partager et non comme une possession à revendiquer, libère l’Église de la tentation de regretter des formes de présence fondées sur le pouvoir. Saint Jean-Paul II invitait à porter un regard sincère sur les temps où l’on a cédé à «  des méthodes d’intolérance et même de violence dans le service de la vérité », 16 afin de retrouver la voie évangélique de l’annonce douce et de la vérité qui ne s’impose pas. Dans le même esprit, j’ai réaffirmé que l’Église « ne veut pas lever l’étendard de la possession de la vérité », 17 car la vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager. Cette même perspective a été résumée par le Pape François dans ses fameuses paroles selon lesquelles « le temps est supérieur à l’espace » : 18 il ne s’agit pas avant tout d’occuper des espaces de pouvoir ou de défendre des bastions culturels, mais d’engager des processus de bien et de les laisser mûrir. Ainsi, la vérité de l’Évangile ne s’impose pas d’en haut, mais grandit au fil du temps, au cœur de l’articulation concrète de la vie, des communautés et des cultures. C’est une vérité qui ne craint pas la diversité, mais l’accueille et l’ordonne ; elle n’élimine pas les conflits, mais les transfigure ; elle recompose ce que l’histoire tend à disperser. D’où également l’image du polyèdre, une figure aux multiples faces dans lesquelles se reflète sous différents angles la même vérité de l’Évangile. 19

26. This attitude of openness to truth, which is at the same time both one and diverse, profoundly expresses the catholicity of the Church, for she embraces the entire human family yet is also immersed in the concrete situations of peoples and cultures. The Second Vatican Council reminds us that, in virtue of this very catholicity, “each part contributes its own gifts to other parts and to the entire Church.” 20 In this way, the Church grows as a whole and as individual communities thanks to a mutual exchange and to shared efforts toward an ever fuller communion. It follows, then, that the People of God are not only gathered together from many peoples, but are also intertwined through different functions, vocations, cultures and traditions, each being called to support and enrich one another. From this perspective, Saint Paul VI acknowledged that, given the great variety of historical situations, it is unrealistic to think that the Church’s Social Doctrine can propose a single response that is valid in all contexts. 21 For this reason, he invited each Christian community to interpret the reality in its own country with clarity and responsibility. The fruitful tension between the universality of the Church’s mission and her local roots is an intrinsic aspect of her life, for she encompasses the whole world, while addressing the specific issues of each context as the real setting in which the Gospel takes shape.Cette attitude d’ouverture à la vérité, à la fois une et multiforme, exprime en profondeur la catholicité de l’Église qui englobe toute la famille humaine et, en même temps, vit immergée dans les réalités concrètes des peuples et des cultures. Le Concile Vatican II rappelle que, précisément en vertu de cette catholicité, « chacune des parties apporte aux autres et à toute l’Église le bénéfice de ses propres dons », 20 de sorte que, dans son ensemble et dans chaque communauté, elle grandit grâce à un échange réciproque et à un effort commun vers une communion toujours plus pleine. Il s’ensuit que le peuple de Dieu n’est pas seulement constitué de nombreux peuples, mais qu’il est tissé en son sein de fonctions, de vocations, de cultures et de traditions diverses, appelées à se soutenir et à s’enrichir mutuellement. Dans cette perspective, compte tenu de la grande diversité des situations historiques, saint Paul VI reconnaissait qu’il n’est pas réaliste de penser que la Doctrine sociale puisse proposer une réponse unique et valable pour tous les contextes ; 21 c’est pourquoi il invitait chaque communauté chrétienne à analyser avec lucidité et responsabilité la réalité de son propre pays. La tension féconde entre l’universalité de la mission et l’enracinement local appartient intimement à la vie de l’Église : celle-ci porte en son sein l’horizon du monde entier, mais elle assume les questions de chaque contexte comme lieu réel où l’Évangile prend corps.

27. In light of what has been said so far, the Church’s Social Doctrine can be seen more authentically. It is not a handbook of principles and norms to be applied, but a process of shared discernment. It is born from the encounter between the eternal truth of the Gospel and the questions of history. It allows itself to be challenged by the signs of the times, and draws nourishment from the contributions of science, culture and human experience. Therefore, when the dignity of our brothers and sisters is violated, when politics fails to address the tragedies of humanity, when the economy turns against the person or science oversteps the limits of its competence, 22 the Church — together with other Christian denominations and believers of other religions — must make her voice heard, not in order to dominate, but to promote communion. Understood in this way, Social Doctrine becomes a theology of communion in history, a history in which the Word made flesh continues to be present through dialogue, memory and prophecy.À la lumière de ce qui a été dit jusqu’ici, la Doctrine sociale de l’Église apparaît sous son jour le plus authentique : non pas un recueil de principes et de normes à appliquer, mais un chemin de discernement communautaire. Elle naît de la rencontre entre la vérité éternelle de l’Évangile et les questions de l’histoire, elle se laisse interroger par les signes des temps ; elle se nourrit de la contribution des sciences, des cultures et des expériences humaines. C’est pourquoi, lorsque la dignité des frères est bafouée, lorsque la politique ne répond pas aux drames de l’humanité, lorsque l’économie se retourne contre la personne ou que la science dépasse les limites de sa méthode, 22 l’Église – avec les autres confessions chrétiennes et les croyants d’autres religions – doit faire entendre sa voix, non pour dominer, mais pour servir la communion. Ainsi comprise, la Doctrine sociale devient une théologie de la communion dans l’histoire, un lieu où la Parole devenue chair continue à se faire dialogue, mémoire et prophétie.

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The development of Social Doctrine from Leo XIII to the presentL’évolution du Magistère social de Léon XIII à nos jours

28. Having outlined the way in which the Church is present in history and engages in dialogue with the world, I would now like to consider the development of Social Doctrine in the Magisterium, which has responded to the major social transformations from the nineteenth century to the present day. Naturally, I cannot do justice to the full richness of this teaching, whose fundamental principles are presented in the Compendium of the Social Doctrine of the Church and have been further examined by recent Magisterial teaching. Nor can I systematically explore everything that has been developed in the Encyclicals of my late venerable predecessors, especially in Laudato Si’and Fratelli Tutti. Nevertheless, I will emphasize some essential points in order to show how the present text stands in continuity with that tradition. I would also like to stress how, within this tradition, the unchanging core of revealed truths regarding the human person and society is constantly intertwined with a renewed capacity for listening to historical situations and for responding to contemporary issues. I will now review some of the significant stages of this development, beginning with the period inaugurated by the Encyclical Rerum Novarum.Après avoir rappelé la manière dont l’Église s’inscrit dans l’histoire et dialogue avec le monde, je voudrais maintenant me pencher sur le développement de la Doctrine sociale dans le Magistère qui a accompagné les grandes transformations sociales du XIXe siècle à nos jours. Je ne pourrai évidemment pas rendre compte de toute la richesse de cet enseignement dont les principes fondamentaux sont présentés dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Église et par la suite approfondis dans le Magistère récent. Je ne pourrai pas non plus reprendre de manière systématique ce qui a été élaboré dans les Encycliques de mes vénérés Prédécesseurs, en particulier dans Laudato si’ et dans Fratelli tutti. J’entends toutefois rappeler quelques lignes essentielles, afin de montrer que ce que j’écris s’inscrit dans la continuité de cette tradition. Je veux en même temps souligner comment, au sein de celle-ci, le noyau stable des vérités révélées sur la personne et la vie en communauté s’entremêle avec une capacité sans cesse renouvelée à écouter les situations historiques et à se laisser interpeller par les questions qui émergent du présent. Je retracerai donc quelques étapes décisives de cette évolution, en commençant par la période ouverte par l’Encyclique Rerum novarum.

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The first stages of the Church’s Social DoctrineLes premiers pas de la Doctrine sociale de l’Église

29. What we now call the “Social Doctrine of the Church” is not a spontaneous product of the modern age. Instead, it is the fruit of receiving and structuring a long tradition of ecclesial reflection on life in society, rooted in Sacred Scripture, the Church Fathers and the theological and legal developments of the Middle Ages and modern era. Although the expression “Social Doctrine of the Church” was coined by Pius XII in 1950, 23 its content began to take shape as an organic corpus of social teaching with Leo XIII’s Encyclical Rerum Novarum. Confronted with the “new things” of his time — the conflict between capital and labor, the question of the workforce, and economic and social transformations — Leo XIII did not limit himself merely to acknowledging the unrest, but saw these situations as an area for the Church’s pastoral mission. He exposed them to rigorous discernment, illuminating their causes and possible solutions in the light of the Gospel and an integral vision of the human person created in the image of God. Saint John Paul II regarded this approach as a “lasting paradigm” 24 of Social Doctrine: an exemplary practice through which the Church, when faced with historical changes, exercises her right and duty to examine social realities, make pronouncements about them and indicate paths for finding just solutions. In this way, the perennial contents of the faith and ancient ecclesial wisdom find expression in a living doctrine that remains faithful to the Gospel while growing in response to the “new things” of every era.Ce que nous appelons aujourd’hui la “Doctrine sociale de l’Église” n’est pas apparue soudainement à l’époque contemporaine, mais rassemble et organise une longue tradition de réflexion ecclésiale sur la vie sociale puisant ses sources dans l’Écriture Sainte, les Pères de l’Église, les élaborations théologiques et juridiques du Moyen Âge comme de l’époque moderne. L’expression “Doctrine sociale de l’Église” a été employée pour la première fois par Pie XII en 1950, 23 mais le contenu qu’elle recouvre, compris comme un corpus organique d’enseignements sociaux, a commencé à se dessiner avec l’Encyclique Rerum novarum de Léon XIII. Face aux « questions nouvelles » de son époque – le conflit entre le capital et le travail, la question ouvrière, les transformations économiques et sociales – Léon XIII ne s’est pas contenté de constater le malaise, mais a considéré ces situations comme lieu de la mission pastorale de l’Église, les a soumises à un discernement rigoureux et a mis en évidence les causes et les issues possibles à la lumière de l’Évangile et d’une vision intégrale de la personne créée à l’image de Dieu. Saint Jean-Paul II a vu dans cette manière de procéder un « paradigme permanent » 24 de la Doctrine sociale : une pratique exemplaire par laquelle l’Église, face aux transformations historiques, exerce son droit et devoir d’examiner les réalités sociales, de se prononcer à leur sujet et d’indiquer des voies de solution juste. Ainsi, les contenus pérennes de la foi et de la sagesse ecclésiale ancestrale s’articulent en une doctrine vivante qui, tout en restant fidèle à l’Évangile, s’enrichit au contact des « questions nouvelles » de chaque époque.

30. Leo XIII’s Encyclical Rerum Novarum constitutes a milestone in the development of the Church’s social teaching. The document places the dignity of work and of workers at the forefront of its reflection; affirms the right to a fair wage for oneself and one’s family; recognizes that persons have a fundamental value that takes precedence over capital and profit; defends private property along with its indispensable societal role; esteems workers’ associations; and proposes forms of cooperation between the different components of society as an alternative to the mentality of class struggle. It is not surprising, then, that Pius XI defined it as the “ Magna Carta” 25 of Christian social action. In Rerum Novarum, the Church’s ancient wisdom regarding the human person and life in society took on a new form capable of responding to the industrial age and offering the first major systematic framework for the Social Doctrine that would be further developed in the following decades. While many of the historical conditions described by Leo XIII have changed, at least two insights remain highly relevant today: the primacy of human labor over any mindset focused solely on finance or productivity — with the consequent attention to the people and families most susceptible to exploitation — and the inseparable link between proclaiming the Gospel and pursuing a more just social order. Rerum Novarum thereby continues to remind us that there is no authentic evangelization that does not also affect the structures of human society.L’Encyclique Rerum novarum de Léon XIII constitue un jalon dans l’évolution du Magistère social. Le document place au centre de sa réflexion la dignité du travail et de l’ouvrier, affirme le droit à un salaire juste pour soi-même et pour sa famille,reconnaît dans les personnes une valeur essentielle prioritaire par rapport au capital et au profit, défend la propriété privée ainsi que sa fonction sociale indispensable, apprécie les associations de travailleurs et propose des formes de collaboration entre les différentes composantes de la société comme alternative à la logique de la lutte des classes. Il n’est donc pas étonnant que Pie XI ait pu la qualifier de « Grande Charte » 25 de l’action sociale des chrétiens. Dans Rerum novarum, la sagesse séculaire de l’Église sur la personne et la vie en société prend une forme nouvelle, capable de s’adapter à l’ère industrielle et d’offrir le premier grand cadre systématique de cette Doctrine sociale que les décennies suivantes allaient davantage développer. Bien que bon nombre des conditions historiques décrites par Léon XIII aient changé, deux principes au moins restent d’une grande actualité : la primauté du travail humain sur toute logique purement productive ou financière, avec l’attention qui en découle pour les personnes et les familles les plus exposées à l’exploitation, et le lien indissociable entre l’annonce évangélique et la recherche d’un ordre social plus juste. Ainsi, Rerum novarum continue à nous rappeler qu’il n’y a pas d’évangélisation authentique qui ne touche pas également les structures de la vie en société.

31. Pius XI’s Encyclical Quadragesima Anno was published in 1931 on the fortieth anniversary of Rerum Novarumat the height of a major global economic crisis, marking a further step in the Church’s social teaching. Rather than limiting itself to addressing the “workforce question,” it broadened its focus to encompass the overall structure of the economic and political order. The Encyclical denounces the concentration of economic power in the hands of a few; criticizes both unlimited competition and collectivist projects that undermine the freedom and responsibility of the individual; strongly affirms the workers’ right to association; and reiterates the requirement that wages be proportionate not only to performance, but also to the needs of workers and their families. Within this framework, Pius XI systematically formulated the principle of subsidiarity, which was to become one of the cornerstones of Social Doctrine. According to this principle, whatever can be carried out by individuals, families, intermediary organizations and local communities should not be carried out by higher-level authorities. Alongside these contributions, in various interventions of his Magisterium — from the Encyclicals Non Abbiamo Bisogno and Mit Brennender Sorge to Divini Redemptoris — Pius XI clearly recalled the societal role of private property and denounced forms of totalitarianism that demean the dignity of the person, stifle life in society, exalt the State above its just value and discriminate according to race. At least three insights of his social teaching remain particularly relevant today: the awareness that injustice concerns not only individual behavior but also economic and institutional structures; the importance of the principle of subsidiarity, which calls for the strengthening of the fabric of associations and communities while avoiding further centralization of power; and the link between the dignity of work, fair remuneration and the genuine possibility for families to lead a dignified life.L’Encyclique Quadragesimo anno de Pie XI, publiée en 1931 à l’occasion du 40e anniversaire de Rerum novarum et en pleine crise économique mondiale, franchit une nouvelle étape dans le développement du Magistère social. Elle ne se contente pas de reprendre la question ouvrière, mais élargit son regard à la configuration générale de l’ordre économique et politique. Elle dénonce la concentration du pouvoir économique entre les mains d’une minorité ; elle critique tant la concurrence sans limites que les projets collectivistes annulant la liberté et la responsabilité des personnes ; elle rappelle avec force le droit d’association des ouvriers et réaffirme l’exigence que le salaire soit proportionné non seulement à la prestation, mais aussi aux besoins de l’ouvrier et de sa famille. Dans ce contexte, elle formule de manière systématique le principe de subsidiarité, destiné à devenir l’un des repères constants de la Doctrine sociale, selon lequel ce qui peut être accompli par les personnes, les familles, les organismes intermédiaires et ou les communautés locales ne doit pas être absorbé par des instances supérieures. Parallèlement à ces contributions, Pie XI rappelle clairement la fonction sociale de la propriété et, à travers diverses interventions de son Magistère – depuis les Encycliques Non abbiamo bisogno et Mit brennender Sorge jusqu’à Divini Redemptoris – dénonce les totalitarismes qui bafouent la dignité de la personne, étouffent la vie sociale, exaltent l’État au-delà de sa juste valeur et recourent à la catégorie discriminatoire de race. Au moins trois idées de son enseignement social restent particulièrement d’actualité aujourd’hui : la prise de conscience que les injustices ne concernent pas seulement les comportements individuels mais aussi les structures économiques et institutionnelles ; la valeur du principe de subsidiarité qui invite à renforcer le tissu associatif et communautaire, en évitant de nouvelles concentrations de pouvoir ; et le lien entre la dignité du travail, une rémunération juste et la possibilité réelle pour les familles de mener une vie décente.

32. In the tragic context of the Second World War, and the years of reconstruction that followed, the teachings of Pius XII made a significant contribution to the development of Social Doctrine. This is particularly true of his Christmas radio messages, in which he outlined the framework of an international order based on justice, peace and the recognition of human dignity. In these messages, the Pope proposed a dialogue with society based on an appeal to natural law understood as a set of objective principles that precede the interests of individuals and States, and which must regulate both the internal life of nations and their mutual relations. Pius XII also attributed a decisive role to professional associations, labor unions and the various intermediary organizations in the economic and social order. He recognized these organized forms of society as an essential safeguard for civil equilibrium and for protecting the common good. He affirmed the need for a sound rule of law for guarding against the abuse of power, and he recognized democracy as a means for ensuring the proper exercise of authority. At the same time, he warned against any attempt to base law on utility or force, recalling that an international order governed by the advantage of the strongest exposes weaker peoples to oppression and fundamentally undermines trust between nations. Finally, Pius XII identified profound economic imbalances between countries as one of the factors fueling conflicts. 26 Three guidelines remain particularly significant for our own times, currently marked by new forms of global power and growing inequalities: the need for law to take precedence over interests; the awareness that economic disparities are a breeding ground for tension and violence; and the necessity of a network of associations capable of mediating between the individual and the State. These guidelines continue to provide important criteria that enable Social Doctrine to interpret the dynamics of globalization and promote a more just and peaceful international order.Dans le contexte dramatique de la Seconde Guerre mondiale et des années de reconstruction, le Magistère de Pie XII apporte une contribution significative au développement de la Doctrine sociale, notamment à travers ses Messages radiophoniques de Noël dans lesquels il esquisse les contours d’un ordre international fondé sur la reconnaissance de la dignité humaine, la justice et la paix. À ces occasions, le Pape propose un dialogue avec la société en partant d’un rappel exigeant du droit naturel, compris comme un ensemble de principes objectifs qui précèdent les intérêts des individus et des États et doivent régir la vie interne des nations ainsi que leurs relations mutuelles. Pie XII attribue en outre un rôle décisif aux associations professionnelles, aux syndicats de travailleurs et aux divers corps intermédiaires de la vie économique et sociale, reconnaissant dans ces formes organisées de la société un rempart essentiel pour l’équilibre civil et la sauvegarde du bien commun.Il défend la nécessité d’un État de droit solide pour prévenir les abus de pouvoir et considère la démocratie un instrument susceptible de favoriser un exercice correct de l’autorité. En même temps, il met en garde contre toute prétention de fonder le droit sur l’utilité ou la force, rappelant qu’un ordre international fondé sur l’avantage des plus forts expose les peuples les plus faibles à l’oppression et mine la confiance entre les nations. Il identifie enfin, dans les profonds déséquilibres économiques entre pays, l’un des facteurs alimentant les conflits. 26 À notre époque, marquée par de nouvelles formes de pouvoir mondial et par des inégalités croissantes, trois orientations restent particulièrement importantes : la nécessité de faire passer le droit avant l’intérêt, la prise de conscience que les disparités économiques constituent un terrain fertile pour les tensions et les violences, et la valeur d’un maillage associatif capable de jouer un rôle de médiateur entre l’individu et l’État. Elles continuent d’offrir à la Doctrine sociale des critères importants pour interpréter les dynamiques de la mondialisation et pour promouvoir un ordre international plus juste et pacifique.

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The years of the Second Vatican CouncilLes années du Concile Vatican II

33. A new phase in the Church’s social teaching began with Saint John XXIII, who placed a greater emphasis on the global dimension of social issues and the language of rights. In Mater et Magistra, he presented the Christian faith as a light capable of uniting heaven and earth. He recalled that, while the Church’s primary mission is the sanctification and proclamation of eternal goods, she does not neglect the concrete needs of people’s daily lives, and is concerned with every authentic human good. 27 Based on this unified vision of humanity, John XXIII emphasized that societal life requires a balance between the initiative of citizens and groups — who are called to organize themselves and work together — and the action of the State, which must coordinate and provide support without stifling the freedom and responsibility of individuals. Hence, he drew attention to fair remuneration for work, worker participation and the growing disparities between countries. A few years later, in Pacem in Terris, John XXIII addressed for the first time not only the faithful, but also all people of good will, organically linking the dignity of the person to the recognition of fundamental rights and duties, and proposing a direction for society — at the international level too — based on truth, justice, love and freedom. 28 In the present day, which is marked by widespread conflict and new forms of global interdependence, the following aspects of his thought remain particularly significant: the universal perspective of his appeal; his reference to human rights as a shared framework; and his conviction that lasting peace requires institutions and relations between peoples that are inspired by the dignity of every person.Avec saint Jean XXIII s’ouvre une nouvelle étape du Magistère social marquée par une attention plus explicite à la dimension mondiale des questions sociales et au langage des droits. Dans Mater et magistra, il présente la foi chrétienne comme une lumière capable de relier le ciel et la terre, rappelant que l’Église, bien qu’ayant pour mission première la sanctification et l’annonce des biens éternels, ne néglige pas pour autant les exigences concrètes de la vie quotidienne des personnes, mais s’intéresse à tout bien humain authentique. 27 Partant de cette vision unitaire de l’humain, il souligne que la vie sociale exige un équilibre entre l’initiative des citoyens et des groupes, appelés à s’auto-organiser et à collaborer, et l’action de l’État qui doit coordonner et soutenir sans étouffer la liberté et la responsabilité des individus ; d’où l’attention à la juste rémunération du travail, à la participation des ouvriers et aux disparités croissantes entre les pays. Quelques années plus tard, dans Pacem in terris, s’adressant pour la première fois non seulement aux fidèles mais à tous les hommes de bonne volonté, Jean XXIII relie de manière organique la dignité de la personne à la reconnaissance des droits et devoirs fondamentaux et propose un ordre de vie en société – y compris au niveau international – fondé sur la vérité, la justice, l’amour et la liberté. 28 La portée universelle de son appel, la référence aux droits de l’homme comme grammaire commune et la conviction que la paix durable passe par des institutions et des relations entre les peuples inspirées par la dignité de chaque personne restent particulièrement significatives pour notre époque marquée par des conflits et de nouvelles formes d’interdépendance généralisés.

34. The Second Vatican Council marked a turning point in the Church’s understanding of herself in the contemporary world. In the Pastoral Constitution Gaudium et Spes, the Council presented the image of a Church that is close to humanity, engaged with the world and committed to reflecting on the concrete reality of historical situations, rather than abstract concepts. The text addresses the major issues of marriage and the family, economic and societal life, the political community, war and peace. It insists that economic and institutional structures are just only to the extent that they serve the integral development of the person and promote the responsible participation of all. 29 The importance of this conciliar document for the Social Doctrine of the Church lies not only in having opened up horizons for thematic reflection, but also in its method of discernment that invites us to interpret historical changes guided by the Gospel and human expertise. This approach reveals that dialogue with the world is not a tactical choice for the Church, but a concrete expression of her mission because the Gospel, like leaven, is capable of transforming the structures of society from within and forging paths toward a greater humanity. The Declaration Dignitatis Humanae can be included in the same context. Here, the Council recognized that religious freedom is a fundamental right grounded in human dignity that must be guaranteed by law so as to prevent people from being forced to act against their conscience or impeded from seeking and professing the truth both privately and publicly. 30 This principle is highly relevant today and continues to provide Social Doctrine with decisive criteria for protecting individuals and building pluralistic and peaceful societies.Le Concile Vatican II a marqué un tournant dans l’auto-compréhension de l’Église dans le monde contemporain. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, il nous a donné l’image d’une Église qui se fait proche de l’humanité, engagée dans le monde, et déterminée à réfléchir non à partir de schémas abstraits, mais à partir de la réalité concrète des situations historiques. Le texte aborde les grandes questions du mariage et de la famille, de la vie économique et sociale, de la communauté politique, de la guerre et de la paix, en insistant sur le fait que les structures économiques et institutionnelles sont justes uniquement dans la mesure où elles servent le développement intégral de la personne et favorisent la participation responsable de tous. 29 L’importance de ce document conciliaire pour la Doctrine sociale de l’Église réside non seulement dans le fait qu’il a ouvert des perspectives de réflexions thématiques, mais aussi dans le fait qu’il a fourni une méthode de discernement invitant à lire les transformations historiques avec un regard évangélique et une compétence humaine. Ce style montre que le dialogue avec le monde n’est pas pour l’Église une option tactique, mais une forme concrète de sa mission, car l’Évangile tel un levain peut transformer de l’intérieur les structures de la cohabitation et ouvrir des voies vers une plus grande humanité. C’est dans cette perspective que s’inscrit également la Déclaration Dignitatis humanae dans laquelle le Concile reconnaît que la liberté religieuse est un droit fondamental enraciné dans la dignité de la personne qui doit être garanti par l’ordre juridique afin que nul ne soit contraint d’agir contre sa conscience ou empêché de rechercher ou de professer la vérité en privé et en public. 30 Ce principe, d’une grande importance pour notre époque, continue d’offrir à la Doctrine sociale des critères décisifs pour la protection de la personne et pour la construction de sociétés pluralistes et pacifiques.

35. During the Pontificate of Saint Paul VI, an understanding of peace emerged that was not reduced to the mere absence of war, but took shape within the scope of integral human development. In Populorum Progressio, he described development as a transition from less humane to more humane living conditions. He further understood it as a process that concerns “each person and the whole person,” 31 that is every dimension of the person and all people without exception. For this reason, Paul VI could affirm that development understood in this way is in reality “the new name for peace,” 32 because it aims to eradicate the roots of injustice and conflict and create opportunities for a more dignified life for all. The establishment of the Pontifical Commission Iustitia et Pax should also be seen in this light as an attempt to give stable form to this insight at the ecclesial and international levels, while bearing in mind the growing gap between rich and poor countries and the need for policies that genuinely promote more humane living conditions for all.Sous le Pontificat de saint Paul VI émerge une conception de la paix qui ne se réduit pas à l’absence de guerre, mais qui prend forme dans le cheminement vers un développement humain intégral. Dans Populorum progressio, il décrit le développement comme un passage de conditions de vie moins humaines à des conditions plus humaines et le conçoit comme un processus qui concerne tout homme et tout l’homme, 31 c’est-à-dire toutes les dimensions de la personne et tous les peuples, sans exception. Sur cette base, Paul VI peut affirmer qu’un développement ainsi conçu est en réalité « le nouveau nom de la paix », 32 car il vise à éliminer les racines de l’injustice et du conflit et à ouvrir des espaces de vie plus dignes pour tous. La création de la Commission pontificale Iustitia et Pax doit également être lue dans cette optique comme une tentative de donner à cette intuition une forme stable, au niveau ecclésial et international, en maintenant vivante la conscience du fossé croissant entre pays riches et pays pauvres et de la nécessité de politiques favorisant des conditions de vie réellement plus humaines pour tous.

36. In Octogesima Adveniens, written on the occasion of the eightieth anniversary of Rerum Novarum, Paul VI applied this perspective to postindustrial society, marked by urbanization, new forms of poverty and rapid cultural changes that called into question the future of individuals and communities. Paul VI believed that although the Gospel was proclaimed, written and lived out in a historical and cultural context very different from our own, its message was not “outdated.” 33 Instead, it offers a vision of the human person, relationships, authority and the common good that is still capable of guiding economic, political and cultural choices today. In other words, the Gospel remains relevant because it provides the criteria for recognizing what humanizes or dehumanizes and what liberates or oppresses in ever-changing situations. For the Social Doctrine of the Church, Paul VI’s most demanding legacy is precisely this: as long as there are people in the world who are excluded from the development befitting human dignity, the Christian community cannot be content with a theoretical proclamation of peace. Rather, beginning where people are marginalized, it must allow the Gospel to pass judgment on those economic and political structures which — as John Paul II would later remind us — can become veritable “structures of sin.” 34 As a result, no person or people will be treated as expendable in the processes of development.Dans l’ Octogesima adveniens écrite à l’occasion du 80 e anniversaire de Rerum novarum, Paul VI transpose cette perspective dans la société post-industrielle, marquée par des transformations urbaines, de nouvelles formes de pauvreté, des changements dans le travail et des mutations culturelles rapides remettant en question l’avenir des personnes et des communautés. Pour Paul VI, l’Évangile, bien qu’il ait été « annoncé, écrit, vécu » 33 dans un contexte historico-culturel très différent du nôtre, n’est pas un message dépassé, mais une vision de la personne humaine, des relations, de l’autorité et du bien commun capable d’orienter encore aujourd’hui les choix économiques, politiques et culturels. En d’autres termes, l’Évangile reste d’actualité car il fournit les critères permettant de reconnaître ce qui humanise ou déshumanise, ce qui libère ou opprime au sein de situations sans cesse renouvelées. Pour la Doctrine sociale de l’Église, l’héritage le plus exigeant de Paul VI est précisément celui-ci : tant qu’il y aura dans le monde des peuples exclus d’un développement digne de l’être humain, la communauté chrétienne ne pourra se contenter de proclamer la paix de manière abstraite, mais devra laisser l’Évangile juger ces structures économiques et politiques à partir de ceux qui en sont écartés. Celles-ci, comme devait le rappeler Jean-Paul II, peuvent devenir de véritables « structures de péché », 34 afin qu’aucune personne ni aucun peuple ne soit traité comme sacrifiable dans les processus de développement.

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The recent MagisteriumLe Magistère récent

37. The rich social teaching of Saint John Paul II lies at the crossroads of the crisis of the great ideological systems of the twentieth century and the onset of economic globalization. His Encyclical Laborem Exercens, written ninety years after the publication of Rerum Novarum, opened up a new avenue for reflection on work. It presents fair wages as the concrete means of verifying the justness of the entire socioeconomic system because they reveal whether the worker is treated as a person or merely as a cost of production. 35 Work is not considered simply as a problem to be dealt with or a means of generating income, but a fundamental good for the person, a principle of economic activity and the key to the entire societal question. Through work, human beings bring their freedom, creativity and capacity for cooperation into play, contributing to the cultural and moral elevation of society. 36 In light of this, the various kinds of job insecurity, fragmented career paths and automation must not be evaluated solely in terms of efficiency, but in relation to the dignity of the worker, the right to sufficient remuneration and the genuine possibility of participating in society.Le fécond Magistère social de saint Jean-Paul II se situe à la croisée de la crise des grands systèmes idéologiques du XX e siècle et des débuts de la mondialisation économique. Dans l’Encyclique Laborem exercens, rédigée quatre-vingt-dix ans après la publication de Rerum novarum, il ouvre une nouvelle piste de réflexion sur le travail. Le juste salaire y est présenté comme une vérification concrète de l’équité de l’ensemble du système socio-économique, dans la mesure où il montre si le travailleur est traité comme une personne ou comme un simple coût de production. 35 Le travail n’est pas seulement considéré comme un problème à gérer ou un moyen pour obtenir un revenu, mais un bien fondamental pour la personne, principe de l’activité économique et élément clé de toute la question sociale. En lui, l’être humain met en jeu sa liberté, sa créativité et sa capacité à coopérer, contribuant ainsi à l’élévation culturelle et morale de la société. 36 À la lumière de cela, les différentes formes de précarité, la fragmentation des parcours professionnels et l’automatisation ne peuvent être évaluées uniquement en termes d’efficacité, mais à partir de la dignité du travailleur, du droit à une rémunération suffisante et de la possibilité effective de participer à la vie sociale.

38. With his Encyclical Sollicitudo Rei Socialis, marking the twentieth anniversary of Populorum Progressio, John Paul II reexamined the scourge of underdevelopment. He acknowledged the failure of numerous attempts to accelerate the economic development of poor peoples and to assist them in the process of industrialization, noting the persistent and indeed widening gap between the world’s North and South. 37 He also denounced the economic, financial and commercial mechanisms that, managed by the strongest economies, structurally favor their own interests while stifling weaker economies, and he asked that they be subjected to serious ethical, not just technical, scrutiny. 38 In this context, solidarity was understood as a concrete, shared responsibility among individuals, peoples and nations — a form of social friendship or political charity oriented toward the “civilization of love” proposed by Paul VI39À l’occasion du 20 e anniversaire de Populorum progressio, dans l’Encyclique Sollicitudo rei socialis, Jean-Paul II revient sur le fléau du sous-développement. Il reconnaît l’échec de nombreuses tentatives visant à combler le retard économique des peuples pauvres et à accompagner leur industrialisation, constatant la persistance et parfois l’aggravation du fossé entre le Nord et le Sud. 37 Il dénonce en outre les mécanismes économiques, financiers et commerciaux qui, gérés par les pays les plus puissants, favorisent structurellement leurs intérêts ou étouffent les économies les plus faibles, et demande qu’ils soient soumis à un jugement éthique sérieux, et non seulement technique. 38 Dans ce contexte, la solidarité est comprise comme une coresponsabilité concrète entre les personnes, les peuples et les nations, une forme d’amitié sociale ou de charité politique orientée vers la « civilisation de l’amour » invoquée par Paul VI. 39

39. On the centenary of Rerum Novarum, the Encyclical Centesimus Annus offered a reflection on the collapse of the Soviet system and the rise of democracy and the market economy. Saint John Paul II reiterated Pius XII’s message that the Church values democracy insofar as it guarantees the effective participation of citizens, enables them to elect and peacefully replace their leaders and prevents power from being monopolized by small elite groups motivated by particular or ideological interests. 40 Likewise, the Church recognizes the positive potential of the market and private initiative only if they remain subordinate to the moral law and are guided by the principle of solidarity, without sacrificing the most vulnerable to the rationale of profit. 41 This adds a particularly relevant legacy to the Social Doctrine of the Church. The affirmation of the link between the dignity of work, solidarity among peoples, a critical assessment of democracy and the market economy continues to provide criteria for evaluating new forms of exploitation, exclusion and crises in political representation.À l’occasion du centenaire de Rerum novarum, l’Encyclique Centesimus annus offre enfin un discernement sur l’effondrement du système soviétique et l’affirmation de la démocratie et de l’économie de marché. Saint Jean-Paul II réitère le message de Pie XII selon lequel l’Église peut apprécier la démocratie dans la mesure où elle garantit la participation effective des citoyens, permet de choisir et de remplacer pacifiquement les dirigeants et empêche que le pouvoir ne soit monopolisé par des élites restreintes motivées par des intérêts particuliers ou idéologiques. 40 De même, elle reconnaît le potentiel positif du marché et de l’initiative privée uniquement s’ils restent soumis à la loi morale et guidés par le principe de solidarité, sans sacrifier les plus faibles à la logique du profit. 41 La Doctrine sociale de l’Église laisse ainsi un héritage particulièrement actuel : l’affirmation du lien entre dignité du travail, solidarité entre les peuples et évaluation critique de la démocratie et de l’économie de marché continue à offrir des critères pour juger les nouvelles formes d’exploitation, d’exclusion et de crises de la représentation politique.

40. In his social Encyclical Caritas in Veritate, Pope Benedict XVI sought to reassess and expand the concept of development presented in Populorum Progressio, interpreting it in light of globalization. He noted that such development should translate into “real growth, of benefit to everyone and genuinely sustainable.” 42 That is, economic progress that is truly inclusive and respectful of the limits of creation. He reaffirmed, however, that in wealthy countries new kinds of poverty were emerging as well as unprecedented forms of exclusion, while, in poorer regions, small minorities lived in consumerist affluence alongside situations of dehumanizing poverty. 43 In addition, he observed that the new global economic and financial system, marked by a vast mobility of capital and means of production, had reduced the political power of States and their ability to influence economic processes. 44 For this reason, Benedict XVI reiterated that economic activity cannot claim to solve social problems simply through the expansion of a commercial mentality, but must be ordered toward the common good, for which the political community bears its own irreplaceable responsibility. 45Dans son Encyclique sociale Caritas in veritate, le Pape Benoît XVI a souhaité reprendre et approfondir le concept de développement présenté dans Populorum progressio, en le replaçant dans le contexte de la mondialisation. Il rappelle que ce développement devrait se traduire par « une croissance réelle, qui s’étende à tous et soit concrètement durable », 42 c’est-à-dire par un progrès économique véritablement inclusif et respectueux des limites de la création. Il constate toutefois que, dans les pays riches, de nouvelles catégories de pauvres apparaissent et que des formes inédites d’exclusion se multiplient, tandis que, dans les régions plus pauvres, de petits groupes vivent dans un bien-être consumériste qui cohabite avec des situations de misère déshumanisante. 43 Il observe en outre que le nouveau système économique et financier mondial, caractérisé par une grande mobilité des capitaux et des moyens de production, a réduit le pouvoir politique des États ainsi que leur capacité à orienter les processus économiques. 44 C’est pourquoi il réaffirme que l’activité économique ne peut prétendre résoudre les problèmes sociaux en élargissant simplement la logique du marché, mais qu’elle doit être ordonnée au bien commun, envers lequel la communauté politique porte une responsabilité propre et irremplaçable. 45

41. Benedict XVI placed charity at the center of his analysis, stating that it “is at the heart of the Church’s Social Doctrine,” 46 provided that it is always united with truth. He also noted with concern that there is a tendency to dismiss moral relevance precisely within the social, legal, political and economic fields. The originality of his contribution lies in showing that development, justice, institutions and the market are not neutral realities, but spaces where charity in truth must find historical expression. This teaching is especially relevant today in light of growing inequalities, pressures in the financial markets, the environmental crisis and a lack of trust in politics. It stands as an invitation to evaluate every model of development on its ability to be inclusive and sustainable, to rebuild the relationship between economics and politics on the common good, and to acknowledge the critical and generative role of charity in public life.Benoît XVI place la charité au cœur de cette relecture, affirmant qu’elle « est la voie maîtresse de la Doctrine sociale de l’Église », 46 à condition qu’elle soit toujours unie à la vérité ; et il constate avec inquiétude que, précisément dans les domaines social, juridique, politique et économique, on tend à déclarer son insignifiance morale. La nouveauté de sa contribution réside dans le fait de montrer que le développement, la justice, les institutions et le marché ne sont pas des réalités neutres, mais des lieux où la charité dans la vérité doit prendre une forme historique. Pour l’époque actuelle, marquée par des inégalités croissantes, la pression des marchés financiers, la crise environnementale et la méfiance envers la politique, cet enseignement reste d’actualité car il invite à juger chaque modèle de développement sur sa capacité à être inclusif et durable, à recomposer la relation entre économie et politique autour du bien commun et à reconnaître à la charité un rôle critique et générateur dans la vie publique.

42. Pope Francis’ social teaching develops along the lines of Gaudium et Spes, which invites us to view history through the lens of human hopes and vulnerabilities, and to bring them into dialogue with the Gospel. This approach emerges with particular clarity in Evangelii Gaudium, where he states that the Christian proclamation has an intrinsic social dimension and calls for a Church capable of listening to the cry of the poor, migrants and victims of new forms of slavery. Francis’ insistence on a synodal Church, a Church that “walks together,” that seeks to read the signs of the times in the light of the Gospel and allows herself to be evangelized by the poor with whom she shares history, also fits into this perspective. 47Le magistère social du Pape François s’inscrit dans la lignée de Gaudium et spes qui invite à considérer l’histoire à partir des blessures et des espoirs des personnes et à les mettre en dialogue avec l’Évangile. Cette orientation transparaît avec une particulière clarté dans Evangelii gaudium, où il est affirmé que l’annonce chrétienne possède une dimension sociale intrinsèque et où est invoquée une Église capable d’écouter le cri des pauvres, des migrants ou des victimes des nouvelles formes d’esclavage. C’est dans cette perspective que s’inscrit également l’insistance de François sur une Église synodale, une Église qui “marche ensemble”, cherche à lire les signes des temps à la lumière de l’Évangile et se laisse évangéliser par les pauvres avec lesquels elle partage son histoire. 47

43. In Laudato Si’, Francis provided the first significant systematic treatment of the environmental crisis in a social Encyclical, demonstrating that it is not an isolated issue, but rather the ecological aspect of the contemporary socio-economic crisis. His proposal for an integral ecology combined care for our common home with the preferential option for the poor, and strongly affirmed that “the cry of the earth and the cry of the poor” 48 cannot be separated. In this light, the universal destination of goods was brought to the forefront, alongside the critique of a technocratic paradigm that seeks to reduce everything to an object to be dominated; the defense of human labor threatened by the mindset of waste; and the need for intergenerational justice. Finally, he advocated for genuine dialogue between those working in the fields of politics and finance, so that neither would become self-referential.Avec Laudato si’, François propose la première grande analyse systématique de la crise environnementale dans une Encyclique sociale, en montrant qu’il ne s’agit pas d’une question sectorielle, mais de l’aspect écologique de la crise socio-économique contemporaine. Sa proposition d’écologie intégrale associe la sauvegarde de la Maison commune et l’option préférentielle pour les pauvres et affirme avec force que « tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » 48 ne peuvent être séparées. Dans cette optique, reviennent au premier plan la destination universelle des biens, la critique d’un paradigme technocratique prétendant tout réduire à un objet de domination, la défense du travail humain menacé par la logique du rejet, l’exigence d’une justice entre les générations et l’appel à un véritable dialogue entre politique et économie, afin qu’aucune des deux ne s’enferme dans son autoréférentialité.

44. Faced with the breakdown of the social fabric, a “world war being fought piecemeal,” individualistic globalization and the impact of the pandemic on community ties, Francis, in Fratelli Tutti , sought to revive the dream of a humanity that opts for social friendship and universal fraternity. He proposed a culture of encounter, a “better politics” capable of seeking the common good, paths of reconciliation and a world that ensures “land, housing and work for all.” 49 Finally, in Dilexit Nos, he showed that these significant social endeavors cannot be separated from a personal relationship with Christ. Turning to the word of God, he reminded us that the truest response to the love of the heart of Jesus is concrete love for our brothers and sisters, and affirmed that “there is no greater way for us to return love for love.” 50Face à la désagrégation du tissu social, à la « guerre mondiale par morceaux », à la mondialisation individualiste et aux conséquences de la pandémie de Covid-19 sur les liens communautaires, François relance dans Fratelli tutti le rêve d’une humanité capable de choisir l’amitié sociale et la fraternité universelle. Il propose la culture de la rencontre, une « politique meilleure » capable de rechercher le bien commun, des chemins de réconciliation et un monde qui assure « une terre, un toit et un travail pour tous ». 49 Enfin, avec Dilexit nos, il montre que ces grands engagements sociaux ne peuvent être séparés de la relation personnelle avec le Christ : en revenant à la Parole de Dieu, il rappelle que la réponse la plus authentique à l’amour du Cœur de Jésus est l’amour concret pour les frères et affirme qu’« il n’y a pas d’acte plus grand que nous puissions offrir pour Lui rendre amour pour amour ». 50

CHAPTER ONEChapitre 1

Interpreting history in the light of faithUne lecture de l’histoire à la lumière de la foi

45. Considering this historical overview, it is clear that the Church’s Social Doctrine is not the result of a project devised at a desk, but rather the product of a patient process in which each pontiff — together with the Second Vatican Council — made a unique contribution in light of the “new things” of each particular era. In response to the challenges of their time, each one interpreted historical changes according to the Gospel, bringing to light different aspects of a single heritage: the dignity of the person, the value of work, the universal destination of goods, solidarity and subsidiarity, care for creation and the centrality of peace and fraternity. The result is a harmonious, though not always linear, development that is marked by different emphases, progressive insights, and, at times, changes in perspective that do not break with what came before, but allow its implications to mature. If today we can speak of a corpus of shared principles and criteria, it is because this faith-based interpretation of history has never been interrupted, remaining ever open to the challenges posed by each generation. It is to the great principles of Social Doctrine, which direct the discernment of believers in their personal and public lives, that I now wish to turn our attention, in order to grasp more effectively their internal coherence and capacity to guide our times.En considérant ce parcours dans son ensemble, on comprend que la Doctrine sociale de l’Église n’est pas le fruit d’un projet élaboré derrière un bureau, mais le résultat d’un processus patient, dans lequel chaque pape – avec le Concile Vatican II – offre une contribution originale à la lumière des « questions nouvelles » de son temps. Chacun, en relevant les défis de son époque et en interprétant les changements historiques à la lumière de l’Évangile, a fait ressortir différents aspects d’un patrimoine unique : la dignité de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarité et la subsidiarité, la sauvegarde de la création, la centralité de la paix et de la fraternité. Il en résulte un développement harmonieux, mais pas toujours linéaire, marqué par des accents différents, des approfondissements progressifs et, parfois, des changements de perspective qui ne tranchent pas avec ce qui précède, mais en font mûrir les implications. Si nous pouvons aujourd’hui parler d’un corpus de principes et de critères partagés, c’est parce que cette lecture de l’histoire à la lumière de la foi ne s’est jamais interrompue et a su se laisser interpeller par les questions de chaque génération. C’est sur ce noyau central – les grands principes de la Doctrine sociale guidant le discernement des croyants dans leur vie personnelle et publique – que je voudrais maintenant porter l’attention, afin d’en mieux saisir la cohérence interne et la force génératrice pour notre temps.

CHAPTER TWOChapitre 2

FOUNDATIONS AND PRINCIPLES OF
THE SOCIAL DOCTRINE OF THE CHURCH
FONDEMENTS ET PRINCIPES DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L’ÉGLISE

46. The Social Doctrine of the Church is a living reality, in dialogue with history, cultures and sciences. At the same time, it enshrines a core set of unchanging truths. For this reason, it can be considered a form of wisdom that is capable of guiding the personal and societal lives of believers even today. In this second chapter, I would like to focus on some of the foundations and principles of the Church’s Social Doctrine that will help us to interpret the “new things” of our time, particularly in view of the inherent dignity of the human person. In order to protect the human person in the age of artificial intelligence, I believe that today we must once again reflect on the common good, the universal destination of goods, subsidiarity, solidarity and social justice. I am convinced that a harmonious relationship between these principles requires that they be considered collectively, so that it becomes clear how they relate to and complement each other.La Doctrine sociale de l’Église est une réalité vivante, en dialogue avec l’histoire, les cultures et les sciences, tout en conservant un noyau de vérité qui ne passe pas. C’est pourquoi elle peut être considérée comme une forme de sagesse capable d’orienter encore aujourd’hui la vie personnelle et sociale des croyants. Dans ce deuxième chapitre, je désire m’attarder sur certains fondements et principes de la Doctrine sociale qui aident à lire les « questions nouvelles » de notre temps, à la lumière de la dignité fondamentale de la personne humaine. J’estime qu’aujourd’hui, pour préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, nous devons revenir à une réflexion sur le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Je suis convaincu que la relation harmonieuse entre ces principes exige qu’ils soient considérés conjointement, afin qu’apparaisse clairement comment ils se rapportent entre eux et s’éclairent mutuellement.

47. In offering these reflections, my hope is, first and foremost, to help the lay faithful and people of goodwill rediscover their duty of implementing the above-mentioned principles in their daily lives, family relationships, work and involvement in society. Thus, they will let themselves be inspired by the aim of embodying God’s love in the concrete events of life. At the same time, I would like to encourage academic institutions and universities to give fresh impetus to these principles, and to apply them in a way that will be relevant and effective in addressing the digital revolution. In this way, theological and philosophical enquiry will be able to further explore and support the Church’s pastoral journey, and contribute to the Magisterium’s task of enlightening the consciences of the faithful and guiding their efforts to make the life of our societies more just and fraternal.En proposant ces réflexions, je désire avant tout aider les fidèles laïcs, tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté à redécouvrir leur mission : mettre en pratique, dans la vie quotidienne, dans les relations familiales, au travail et dans la vie sociale, les principes que je m’apprête à rappeler, en se laissant animer par l’intention d’incarner l’amour de Dieu dans le cours concret de l’histoire. En même temps, je voudrais encourager les académies et les universités à donner un nouvel élan à ces principes, en les repensant d’une manière adaptée à notre époque et efficace pour faire face à la révolution numérique. De cette manière, la recherche théologique et philosophique pourra approfondir et soutenir le cheminement pastoral de l’Église, en contribuant à la mission du Magistère qui consiste à éclairer la conscience des croyants et à orienter leur engagement pour rendre plus juste et plus fraternelle la vie de nos sociétés.

CHAPTER TWOChapitre 2

The foundations of Social DoctrineLes fondements de la Doctrine sociale

CHAPTER TWOChapitre 2

The human person: image of the Triune GodL’être humain, image du Dieu trinitaire

48. The Church’s Social Doctrine brings us to the very heart of our faith: the mystery of the living God, revealed in Jesus Christ, who, as a communion of Persons — Father, Son and Holy Spirit — is love itself in relationship, expressed in the mutual gift of self and in sharing with the world. 51 As the Council recalled, human persons are called to communion with God and “can fully discover their true selves only in sincere self-giving.” 52 Indeed their deepest vocation is to enter into the Trinitarian dynamic of love received and shared.La Doctrine sociale de l’Église nous ramène au cœur même de notre foi : le mystère du Dieu vivant, révélé en Jésus-Christ comme communion de Personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, amour en relation qui se donne réciproquement et se communique au monde. 51 Comme le rappelle le Concile, la personne humaine est invitée à la communion avec Dieu et ne peut « pleinement se trouver que par un don désintéressé d’elle-même » : 52 sa vocation la plus profonde est d’entrer dans le mouvement trinitaire de l’amour reçu et partagé.

49. If the mystery of God as Love is the source of Social Doctrine, we see its most concrete expression in the face of Jesus Christ, the Incarnate Word. By becoming man, the Son of God enters our history and takes on human flesh, bringing with him the love that unites him to the Father and the Holy Spirit. In him, “the mystery of humanity truly becomes clear” 53 because his humanity is completely free, open to others, capable of building healthy and beautiful relationships and committed to the total gift of self. Those who believe in him are engaged in the great work of renewal that began with the mystery of his passion, death and resurrection, and they cooperate in building up the Kingdom of God, learning to embrace all men and women as brothers and sisters, children of one Father. In this way, both the proclamation of the Gospel and Christian life, guided by the action of the Holy Spirit, tend to bring about social consequences in the world. 54Si le mystère du Dieu-Amour est la source de la Doctrine sociale, c’est en Jésus-Christ, Verbe incarné, que nous en contemplons le visage le plus concret. En se faisant homme, le Fils de Dieu entre dans notre histoire et dans notre chair, en y apportant l’amour qui l’unit au Père et au Saint-Esprit. En Lui, « le mystère de l’homme trouve sa véritable lumière », 53 car son humanité est pleinement libre, ouverte aux autres, capable de construire des relations solidaires et belles, vouée au don total de soi. Celui qui croit en Lui est associé à la grande œuvre de renouveau inaugurée par le mystère de sa passion, de sa mort et de sa résurrection, et coopère à l’édification du Royaume de Dieu, en apprenant à accueillir chaque homme et chaque femme comme un frère ou une sœur, enfants d’un seul Père. Ainsi, tant l’annonce que l’expérience chrétienne, guidées par l’action de l’Esprit Saint, tendent à générer des conséquences sociales dans le monde. 54

50. At the heart of the Christian understanding of the human person lies the great biblical affirmation that men and women are created in the image and likeness (cf. Gen 1:26-27) of the Triune God. Created for relationship, every human person is planned and willed by God to enter into communion with him, with others and with creation. Human dignity does not depend on a person’s abilities, wealth or position in life, nor on the right or wrong choices made; instead, it is a gift that precedes and transcends each person, endowed by God as an expression of his unfailing love. For this reason, the human person always remains the “way for the Church” 55 and the heart of every authentic path of integral human development. 56Au cœur de la vision chrétienne de l’être humain se trouve la grande affirmation selon laquelle l’homme et la femme sont créés à l’image et à la ressemblance du Dieu trinitaire (Cf. Gn 1, 26-27). Destinée par nature à la relation, chaque personne est conçue et voulue par Dieu pour entrer dans une histoire de communion avec Lui, avec les autres et avec la création. Sa dignité ne dépend pas des capacités qu’elle possède, de ses richesses ou du rôle qu’elle occupe, des choix justes ou erronés qu’elle pose, mais elle est un don, qui la précède et la dépasse, placé par Dieu comme expression de son amour qui ne fait jamais défaut. C’est pourquoi la personne humaine reste toujours « la route de l’Église » 55 et le cœur de tout cheminement authentique vers le développement humain intégral. 56

CHAPTER TWOChapitre 2

The equal dignity of all human beingsL’égale dignité de tous les êtres humains

51. Saint John Paul II stated that, “this heightened sense of the dignity of the human person and of his or her uniqueness, and of the respect due to the journey of conscience, certainly represents one of the positive achievements of modern culture.” 57 This statement follows the line already laid out by the Second Vatican Council, which had noted a growing recognition of the sublime dignity of all persons, their superiority over material things and their universal and inviolable rights and duties. 58 It is important to ensure that this growth in appreciation of human dignity is not obscured by the pressure of new ideologies or very powerful interests in today’s world. Among these ideologies, I consider particularly insidious the one that suggests that every person must earn or justify his or her own worth, to the point of attributing greater value to those who are more efficient or effective. From this perspective, persons end up being reduced to a means of achieving results, a resource to be used and exploited, and are no longer recognized as a proper end in themselves who should never be instrumentalized. The value of persons, however, does not depend on what they achieve or produce. There are rights that apply to everyone simply by virtue of being human, and no human power can legitimately deny or arbitrarily limit them. 59Saint Jean-Paul II affirmait que « le sens le plus aigu de la dignité de la personne humaine et de son unicité, comme aussi du respect dû au cheminement de la conscience, constitue une acquisition positive de la culture moderne ». 57 Cette affirmation s’inscrit dans la lignée déjà tracée par le Concile Vatican II qui avait constaté une prise de conscience croissante de la dignité sublime de chaque personne, de sa valeur supérieure aux choses et de ses droits et devoirs universels et inviolables. 58 Il est important de veiller à ce que cette prise de conscience croissante de la dignité humaine ne soit pas occultée sous la pression de nouvelles idéologies ou de certains intérêts très puissants dans le monde d’aujourd’hui. Parmi ces idéologies, je considère comme particulièrement insidieuse celle qui laisse entendre que chaque personne devrait mériter ou justifier sa propre valeur, au point d’attribuer un plus grand prix à celles qui sont les plus efficaces et les plus performantes. Dans une telle perspective, la personne finit par être réduite à un moyen pour obtenir des résultats, à une ressource à utiliser ou à exploiter, et n’est plus reconnue comme une fin en soi, jamais à instrumentaliser. Or la valeur de la personne ne dépend pas de ce qu’elle réalise ou produit, et il existe des droits qui sont dus à tous du simple fait d’être des personnes. Aucun pouvoir humain ne peut légitimement les nier ou les limiter arbitrairement. 59

52. When we speak of dignity, we do not always use the word in the same way. Sometimes we refer to moral dignity, namely the way in which a person directs his or her choices and actions. At other times, we think of social dignity, which refers to a person’s living conditions and the concrete respect received from society. In other cases, we refer to existential dignity, meaning the way in which a person perceives his or her own worth and the value of life. These aspects of dignity can be enhanced or diminished. In addition to these notions, there is also the more profound and important level of ontological dignity. This is the dignity that belongs to every human being simply by virtue of existing, of having been willed, created and loved by God. 60 No sin, failure, humiliation or exclusion can diminish the profound value of a human life that God has willed and called into being. 61Quand nous parlons de dignité, nous n’utilisons pas toujours ce mot de la même manière : nous faisons parfois référence à la dignité morale, c’est-à-dire à la manière dont une personne oriente ses choix et ses actes ; d’autres fois, nous pensons à la dignité sociale, c’est-à-dire aux conditions de vie de la personne et au respect concret que la société lui accorde ; dans d’autres cas encore, nous faisons référence à la dignité existentielle, c’est-à-dire à la manière dont une personne perçoit la valeur d’elle-même et de sa propre vie. Ces dimensions de la dignité peuvent croître ou diminuer. Au-delà de ces significations, cependant, il existe un niveau plus profond, le plus important qui consiste en la dignité ontologique. C’est la dignité qui appartient à chaque être humain du simple fait qu’il existe, qu’il a été voulu, créé et aimé par Dieu : 60 aucun péché, aucun échec, aucune humiliation, aucune exclusion ne peut porter atteinte à la valeur profonde d’une vie humaine que Lui-même a voulue et appelée à l’existence. 61

53. The fundamental dignity of each person, therefore, is neither acquired nor earned, nor does it need to be justified. The recent Declaration Dignitas Infinita offers a summary of the Church’s thinking on this subject: “Every human person possesses an infinite dignity, inalienably grounded in his or her very being, which prevails in and beyond every circumstance, state, or situation the person may ever encounter” 62 — in other words, always and without exception. The dignity of every human being can be described as infinite, as Saint John Paul II stated, 63 for two reasons: first, because the love of God, who calls us to friendship with him, is infinite; and second, his love is absolutely unconditional, in the sense that, even if we search endlessly, we will never find anything that can erase or deny it.C’est pourquoi la dignité fondamentale de chaque personne ne s’acquiert pas, ne se mérite pas et n’a pas besoin d’être démontrée. La récente Déclaration Dignitas infinita a offert une synthèse des convictions de l’Église sur ce point : « Une dignité infinie, qui repose de manière inaliénable sur son être même, appartient à chaque personne humaine, au-delà de toute circonstance et quel que soit l’état ou la situation dans laquelle elle se trouve », 62 c’est-à-dire toujours et de manière inéluctable. Cette dignité de chaque être humain peut être qualifiée d’infinie, comme l’a fait saint Jean-Paul II, 63 pour deux raisons : parce que l’amour de Dieu qui l’appelle à l’amitié avec Lui est infini, et parce qu’elle est absolument inconditionnelle, en ce sens que, même en cherchant à l’infini, on ne trouvera jamais rien qui puisse la supprimer ou la réfuter.

CHAPTER TWOChapitre 2

The supreme value of human rightsLa valeur suprême des droits de l’homme

54. The Church gratefully acknowledges that “the movement toward the identification and proclamation of human rights is one of the most significant attempts to respond effectively to the inescapable demands of human dignity.” 64 In this regard, Saint John Paul II stated that the Universal Declaration of Human Rights, proclaimed by the United Nations on 10 December 1948, remains one of the highest expressions of the human conscience of our time. 65 It is “a milestone on the long and difficult path of the human race.” 66 For this reason, from the Christian perspective, human rights are not an external addition to the person, but an expression of intrinsic human dignity, which the international community is called to protect and promote.L’Église reconnaît avec gratitude que « le mouvement vers l’identification et la proclamation des droits de l’homme est l’un des efforts les plus importants pour répondre efficacement aux exigences irréductibles de la dignité humaine ». 64 Et, comme l’a affirmé Jean-Paul II, la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée par les Nations Unies le 10 décembre 1948, continue à être aujourd’hui l’une des plus hautes expressions de la conscience humaine. 65 Elle est « une pierre milliaire sur le chemin du progrès moral de l’humanité ». 66 C’est pourquoi, dans la perspective chrétienne, les droits de l’homme ne sont pas un ajout extérieur à la personne, mais une traduction historique de sa dignité intrinsèque que la communauté internationale est appelée à protéger et à promouvoir.

55. Human rights are inviolable, since they are “inherent in the human person and in human dignity.” 67 Consequently, they are universal and inalienable. 68 Precisely because they are grounded in the common dignity of every man and woman, they have practical consequences and legal effects, for “it would be vain to proclaim human rights if, at the same time, everything were not done to ensure the duty of respecting them, respect by all, in all places and for all.” 69 Among these rights, the first is the right to life, from conception to its natural end, 70 without which it is impossible to exercise any other right. When this fundamental right is denied — as in the cases of induced abortion, killing of the innocent and euthanasia — we are faced with choices that the Church considers gravely wrong. 71Les droits de l’homme sont inviolables, car « inhérents à la personne et à sa dignité ». 67 Par conséquent, ils sont universels et inaliénables. 68 Précisément parce qu’ils sont fondés sur la dignité commune de chaque homme et de chaque femme, ils ont des conséquences pratiques et des effets juridiques, car « il serait vain de proclamer des droits, si l’on ne mettait en même temps tout en œuvre pour assurer le devoir de les respecter, par tous, partout, et pour tous ». 69 Parmi eux, le premier droit humain est le droit à la vie, de sa conception à son terme naturel, 70 sans lequel il est impossible d’exercer aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’avortement provoqué, pour le meurtre d’innocents et pour l’euthanasie, on se trouve face à des choix que l’Église juge gravement illicites. 71

56. Looking at our own time, we cannot ignore the fact that the protection of human rights has been exposed to two particularly serious dangers. The first is that these rights are declared in a purely formal sense, while technological progress continues alongside covert or overt violations of human dignity. The second, which is in fact the root of the first, is the inability to recognize the foundation of their universality, since we have abandoned “the search for the solid foundations sustaining our decisions and our laws.” 72 Pope Francis urged us not to underestimate this last issue. He pointed out that when reason seriously examines human nature, it is capable of discovering values that apply to everyone, since they derive from human nature. If this task of inquiry were abandoned, it is conceivable that rights considered untouchable today might, in the future, end up being questioned or denied by those in power, perhaps after having obtained only an apparent consensus from populations that are frightened or manipulated. 73En considérant notre époque, nous ne pouvons ignorer que la protection des droits de l’homme est aujourd’hui exposée à deux risques particulièrement graves. Le premier est celui d’une déclaration purement formelle de ces droits alors que, parallèlement au progrès technologique, les violations de la dignité humaine se répandent ouvertement ou de manière dissimulée. Le second, qui est en réalité à l’origine du premier, est celui de ne plus pouvoir reconnaître le fondement de leur universalité, parce qu’on a renoncé à la « recherche des fondements les plus solides de nos options ainsi que de nos lois ». 72 Le Pape François invitait à ne pas sous-estimer ce dernier problème. Il rappelait que lorsque la raison se laisse sérieusement interroger sur la nature humaine, elle est capable de découvrir des valeurs qui s’appliquent à tous, car elles découlent de celle-ci. Si ce travail de recherche venait à être abandonné, il pourrait advenir que des droits aujourd’hui considérés comme intouchables finissent par être remis en question ou niés dans le futur par ceux qui détiennent le pouvoir, éventuellement après avoir obtenu un consentement seulement apparent de la part de populations effrayées ou manipulées. 73

57. Along with a greater awareness of the value of every human person and their rights, recognition of minority rights has also grown. Yet, there is still a long way to go to ensure that the rights of a great many, namely women, are equally and genuinely guaranteed throughout the world. It is a fact that “doubly poor are those women who endure situations of exclusion, mistreatment and violence, since they are frequently less able to defend their rights.” 74 It is, therefore, not enough to state simply that men and women have equal dignity and rights; it is necessary that this be reflected in concrete decisions, such as in laws, access to employment, education, social and political responsibilities, and the way society listens to and values women’s contributions. As long as this gap persists, we cannot say that society truly and fully recognizes that women have the same dignity as men.Parallèlement à une prise de conscience accrue de la valeur de chaque personne humaine et de ses droits, la reconnaissance des droits des minorités s’est également développée. Il reste encore pourtant beaucoup à faire pour que partout dans le monde les droits d’un grand nombre, à savoir ceux des femmes, soient véritablement garantis de manière égale. C’est un fait, « doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits ». 74 Il ne suffit donc pas d’affirmer en paroles que hommes et femmes ont la même dignité et les mêmes droits ; il faut que cela se traduise par des choix concrets, dans des lois, dans l’accès au travail, à l’éducation, aux responsabilités sociales et politiques, dans la manière dont la société écoute et valorise la contribution des femmes. Tant que cet écart persistera, nous ne pourrons pas dire que la société reconnaît véritablement, sans réserve, que les femmes ont la même dignité que les hommes.

58. It is individuals that matter, each and every person, together with their families. Social movements, communal ideologies and grand political proclamations in favor of a population are worthless unless they lead to the flourishing of persons — men and women — with their inalienable rights. Similarly, it is not enough to extol individual freedom or private enterprise if we then allow a multitude of people to continue living without decent work, protections or access to basic necessities.Ce sont les personnes concrètes qui comptent, chacune, ainsi que leurs familles. Les mouvements sociaux, les grandes déclarations politiques en faveur du peuple et les idéologies communautaires ne servent à rien si elles ne s’orientent pas vers la promotion des personnes – hommes et femmes – avec leurs droits inaliénables. De même, il ne suffit pas de vanter la liberté individuelle ou l’initiative privée si l’on accepte ensuite qu’une multitude de personnes continue à vivre sans un travail décent, sans protection, sans accès aux biens fondamentaux.

CHAPTER TWOChapitre 2

The principles of Social DoctrineLes principes de la Doctrine sociale

CHAPTER TWOChapitre 2

The principle of the common goodLe principe du bien commun

59. Recognizing that every man and woman possesses an inalienable dignity, together with rights that no human power can betray or nullify, requires us to shape the way we live together, including our economic and political choices, and the makeup of our cities. From this arises the first major principle of Social Doctrine that I wish to highlight: the common good. We can describe it as the social expression of the dignity recognized in every person. When Benedict XVI referred to the non-negotiable values that the Church must always defend, he included among them “the promotion of the common good.” 75 For a Christian, going beyond the narrow confines of one’s own interests and committing oneself, within the limits of one’s ability, to the common good is a non-negotiable value, as is the promotion of life.Reconnaître que chaque homme et chaque femme porte en soi une dignité inaliénable et a des droits qu’aucun pouvoir humain ne peut léser ou annuler, exige de façonner la manière dont nous vivons ensemble, nos choix économiques et politiques, ainsi que le visage concret de nos villes. De là naît le premier grand principe de la Doctrine sociale que je désire rappeler : le bien commun. Nous pouvons le décrire comme la forme sociale de la dignité reconnue à chacun. Lorsque Benoît XVI a évoqué les valeurs non négociables que l’Église doit toujours défendre, il a inclus parmi celles-ci « la promotion du bien commun ». 75 Pour un chrétien, en effet, sortir du petit monde de ses propres intérêts et s’engager, dans la mesure de ses possibilités, pour le bien commun est une valeur non négociable, tout comme l’est la promotion de la vie.

60. The Second Vatican Council affirmed that the common good consists in “the sum total of social conditions which allow people, either as groups or as individuals, to reach their fulfillment more fully and more easily.” 76 This definition provides us with a valuable initial reference point, because the common good cannot be reduced to a mere list of conditions or institutions. It is not the sum total of individual benefits, nor the intersection of their particular interests; it is a greater good that belongs to everyone, and it can only be achieved, nurtured and protected by our collective efforts. We can say that social action reaches its fullness when it is directed toward this shared good, just as a person’s moral action finds its fulfillment in the choice of the true good. 77Le Concile Vatican II a affirmé que le bien commun consiste en « cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ». 76 Cette définition nous offre une première orientation précieuse, car le bien commun ne se réduit pas à une simple liste de conditions ou d’institutions. Il ne coïncide pas avec la somme des avantages des individus ni avec le croisement de leurs intérêts particuliers ; c’est un bien plus grand qui appartient à tous et que nous pouvons construire, accroître et préserver seulement ensemble. Nous pouvons dire que l’action sociale atteint sa pleine mesure lorsqu’elle tend vers ce bien partagé, tout comme l’action morale de la personne trouve son accomplissement dans le choix du vrai bien. 77

61. In this sense, we can say that the whole is “greater than the sum of its parts” 78 and that, for this very reason, “the mere sum of individual interests is not capable of generating a better world for the whole human family.” 79 Indeed, it is an illusion to think that simply pursuing one’s own progress without caring for others is sufficient for contributing to the good of all. This view ignores the inherent and specific value of the common good, which is the result of an “interdependence” 80 that creates a network of social good that expands and has an impact on people. The common good is a “plus,” the result of interaction and mutual influence that connects various actions, initiatives, efforts and decisions. If we were to add up the individual goods, we could not explain the existence of this “plus” that transcends them and, at the same time, enriches them.En ce sens, nous pouvons affirmer que « le tout est plus que la somme des parties » 78 et que, précisément pour cette raison, « la simple somme des intérêts individuels n’est pas capable de créer un monde meilleur pour toute l’humanité ». 79 C’est une illusion de penser qu’il suffit de rechercher son propre progrès pour contribuer au bien de tous, sans avoir à se soucier réellement des autres. Cette vision ignore la valeur propre et spécifique du bien commun : celui-ci est le fruit de l’« interdépendance » 80 qui engendre un réseau de biens sociaux se diffusant et se répercutant sur les personnes. Le bien commun est un plus, résultat de l’interaction et de l’influence réciproque qui relie différentes actions, initiatives, efforts ou décisions. Si l’on se contentait d’additionner les biens individuels, on ne pourrait expliquer l’existence de ce plus qui les dépasse et, en même temps, les enrichit.

62. It is the pursuit of the common good that gives life to a people, understood not as a mere collection of individuals, but as a living reality in which people learn to recognize that they themselves are interconnected and jointly responsible for the res publica. In this sense, every person contributes to the building up of one’s people through “a slow and arduous effort calling for a desire for integration and a willingness to achieve this through the growth of a peaceful and multifaceted culture of encounter.” 81 Working together for the common good means having a shared vision. It is clear that there are many ideological and practical differences among people, as well as differing interests and frequent disagreements, but that does not mean it is impossible to engage in dialogue to establish a set of basic agreements that enable the creation of a shared vision, upon which everyone can move forward together.C’est la recherche du bien commun qui donne vie à un peuple, entendu non pas comme une simple somme d’individus, mais comme une réalité vivante où les personnes apprennent à se reconnaître liées les unes aux autres et co-responsables de la res publica. De ce point de vue, chaque personne contribue à construire son propre peuple par « un travail lent et ardu qui exige de se laisser intégrer, et d’apprendre à le faire au point de développer une culture de la rencontre dans une harmonie multiforme ». 81 Travailler ensemble à la recherche du bien de tous signifie avoir un projet commun. Il est évident qu’il existe entre les personnes de nombreuses différences idéologiques et pragmatiques, des intérêts divergents et de fréquents désaccords, mais cela ne signifie pas qu’il soit impossible d’engager un dialogue pour établir un consensus qui permette de constituer un projet pour tous et d’avancer ensemble.

63. It is the State’s responsibility to ensure cohesion, unity and the proper organization of civil society, so that the common good can be pursued with everyone’s contribution. In practical terms, this means that public authorities have the delicate duty to “harmonize the different sectoral interests with the requirements of justice,” 82 seeking a balance between individual interests and the common good, without leaving behind the most vulnerable. When politics abandons a long-term perspective and reduces itself to short-term calculations or sterile polarizations, then the language of the common good loses credibility, and, at the same time, social inequalities and divisions grow.Il incombe à l’État de garantir la cohésion, l’unité et une organisation équitable de la société civile, afin que le bien commun puisse être véritablement recherché avec la contribution de chacun. Cela signifie concrètement que les pouvoirs publics ont pour tâche délicate d’« harmoniser avec justice » 82 les différents intérêts en jeu, en recherchant un équilibre entre biens particuliers et bien commun, sans laisser de côté les plus faibles. Lorsque la politique renonce à une vision à long terme et se réduit à des calculs à court terme ou à des logiques d’opposition, le langage du bien commun perd en crédibilité et les inégalités comme les fractures sociales augmentent.

64. This also applies to international politics. As the divide between nations widens, a mentality of confrontation and aggression begins to take hold, and the difficult path toward a more united and fraternal world suffers new and painful setbacks. In this context, speaking of a shared journey toward a more just development for the entire human family “sounds like madness.” 83 Yet we must not lose hope. I invite everyone to conceive of ways of cooperating and of more effective international institutions, capable of safeguarding the global common good without compromising the legitimate diversity of peoples and nations. Indeed, the promotion of the common good can never be separated from respect for the right of peoples to exist, to preserve their own identity and to contribute their unique qualities to the family of nations. 84 Moreover, any attempt or plan to eliminate or subjugate a nation is gravely immoral and therefore unacceptable.Cela vaut également pour la politique internationale. Alors que les distances entre les peuples s’accroissent, des logiques d’opposition et d’agressivité se mettent en place, et le difficile chemin vers un monde plus uni et plus fraternel subit de nouveaux et douloureux revers. Dans ce contexte, parler d’un chemin commun vers un développement plus juste pour toute la famille humaine « semble relever de la folie ». 83 Mais nous ne pouvons pas perdre espoir. J’invite chacun à réfléchir à des formes de coopération et d’institutions internationales plus efficaces, capables de préserver le bien commun global sans pour autant supprimer la légitime pluralité des peuples et des États. En effet, la promotion du bien commun ne peut jamais être dissociée du respect du droit des peuples à exister, à préserver leur propre identité et à contribuer par leur spécificité à la famille des nations. 84 Toute tentative ou tout projet visant à éliminer ou à soumettre une nation est gravement immoral et donc inacceptable.

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The principle of the universal destination of goodsLe principe de la destination universelle des biens

65. “Among the numerous implications of the common good, immediate significance is taken on by the principle of the universal destination of goods.” 85 First of all, this principle reminds us that the earth’s goods — soil, water, air and natural resources — are given by God to the entire human family to sustain the lives of all, and that every person has an inherent right to the use of such goods, both now and in the future. Saint John Paul II recalled that, “God gave the earth to the whole human race for the sustenance of all its members, without excluding or favoring anyone.” 86 Consequently, “it is not in accordance with God’s plan to use this gift in such a way that its benefits accrue solely to a select few.” 87 Today, we are called to recognize that this universal destination applies not only to material goods, but also to immaterial and cultural goods.« Parmi les multiples implications du bien commun, le principe de la destination universelle des biens revêt une importance immédiate ». 85 Ce principe nous rappelle avant tout que les biens de la terre – le sol, l’eau, l’air, les ressources naturelles – sont donnés par Dieu à toute la famille humaine pour soutenir la vie de chacun, aujourd’hui comme pour les générations futures, et que chaque personne a un droit originel à l’usage de ces biens. Saint Jean-Paul II rappelait que « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne ». 86 Par conséquent, « il n’est pas conforme au dessein de Dieu d’utiliser ce don de telle sorte que ses bienfaits ne profitent qu’à quelques-uns ». 87 Aujourd’hui, nous sommes appelés à reconnaître que cette destination universelle ne concerne pas seulement les biens matériels, mais aussi les biens immatériels et culturels.

66. Certainly there is a right to private property, which has its own specific meaning and purpose, yet it is always subordinate to the universal destination of goods. According to John Paul II, this subordination is the golden rule of social conduct and the “first principle of the whole ethical and social order.” 88 In the Church’s tradition, property has been viewed as a means of protecting and managing goods so that they may better serve the common good. Since “the Christian tradition has never recognized the right to private property as absolute or inviolable,” 89 its social function must not be considered a mere theological opinion, but a doctrine of the Church, already present in Sacred Scripture and in the writings of the Church Fathers. For this reason, Pope Francis reminded us that solidarity, when lived out in its fullest sense, also means “to restore to the poor what belongs to them.” 90Il existe un droit à la propriété privée qui possède son sens et sa fonction propres, mais toujours subordonné à la destination universelle des biens. Selon Jean-Paul II, cette subordination est la règle d’or du comportement social et le « premier principe de tout l’ordre éthico-social ». 88 La tradition de l’Église a vu dans la propriété un moyen de préserver et d’administrer les biens afin qu’ils puissent mieux servir le bien commun. Puisque « la tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée », 89 sa fonction sociale ne doit pas être considérée comme une simple opinion théologique, mais comme une doctrine certaine de l’Église, déjà présente dans les Saintes Écritures et chez les Pères. C’est pourquoi le Pape François a rappelé que la solidarité, vécue en profondeur, signifie aussi « rendre au pauvre ce qui lui revient ». 90

67. Today, among the goods that are universally intended for everyone, we must also include new forms of property, such as patents, algorithms, digital platforms, technological infrastructure and data. In a context where the wealth of nations depends increasingly on knowledge and technology, when these goods remain concentrated in the hands of a few, without adequate forms of sharing and access, a new imbalance is created that contradicts the universal destination of goods. In turn, it widens the gap between the included and the excluded, between those who can participate in the digital revolution and those who remain on the margins. Furthermore, care for our common home and our responsibility toward the poor and future generations require that the use of the goods of creation and the new possibilities offered by technology be regulated in such a way as to respect the environment, avoid waste and prevent new forms of exploitation.Aujourd’hui, parmi les biens universellement destinés à tous, nous devons également compter les nouvelles formes de propriété : brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données. Dans un contexte où la richesse des nations dépend de plus en plus des connaissances et des technologies, quand ces biens restent concentrés entre les mains de quelques-uns, sans formes adéquates de partage et d’accès, il se crée un nouveau déséquilibre contredisant la destination universelle des biens et alimentant le fossé entre les inclus et les exclus, entre ceux qui peuvent participer à la révolution numérique et ceux qui en restent à l’écart. De plus, le soin de la Maison commune comme la responsabilité envers les pauvres et les générations futures requièrent que l’usage des biens de la création et des nouvelles possibilités offertes par la technique soit réglementé de manière à respecter l’environnement, à éviter le gaspillage et les nouvelles formes de pillage.

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The principle of subsidiarityLe principe de subsidiarité

68. The principle of subsidiarity stems from the very same understanding of the human person that has guided our reflection on dignity and the common good. If every woman and man is called to take ownership of his or her own life and to contribute to the formation of society, then social institutions must also respect and support this responsibility. The Social Doctrine of the Church refers to subsidiarity as the principle according to which the role of individuals, families, local communities and intermediary organizations should not be supplanted by higher-level authorities. Moreover, higher-level institutions must recognize, protect and promote the freedom and creativity of lower-level entities, coordinating their contributions so that they can cooperate effectively for the common good. 91Le principe de subsidiarité naît de la même vision de la personne qui a guidé notre réflexion sur la dignité et le bien commun. Si tout homme, et toute femme, est appelé à devenir acteur de sa propre vie et à participer à la construction de la société, alors l’organisation sociale doit elle aussi respecter et favoriser cette responsabilité. La Doctrine sociale de l’Église appelle “subsidiarité” le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communautés locales et les corps intermédiaires peuvent faire ne doit pas être assumé par des instances supérieures. Les institutions de niveau supérieur doivent reconnaître, protéger et promouvoir la liberté et la créativité des niveaux inférieurs, en coordonnant leurs contributions afin qu’elles coopèrent efficacement au bien commun. 91

69. Starting with Leo XIII and the beginnings of modern social teaching, the Church has insisted that neither the individual nor the family should be subsumed by the State, but should be allowed to act freely, as far as possible, without harming the common good. 92 Saint John Paul II took up and developed this perspective, noting that the political community is at the service of civil society and that the State must protect the common good, intervening when necessary, but without permanently supplanting the responsibilities of intermediary organizations and social institutions. 93 Subsidiarity does not justify the State’s disengagement, but rather guides its actions. Indeed, public intervention is necessary precisely to enable all social actors to fulfill their mission without being stifled. It is the responsibility of the political community to create the conditions that allow individuals, families, associations and intermediary organizations to fulfil their mission in society, without being replaced or reduced to mere facilitators. 94Depuis les débuts du Magistère social moderne, à partir de Léon XIII, l’Église a insisté sur le fait que ni la personne ni la famille ne doivent être absorbées par l’État, mais qu’elles doivent être laissées libres d’agir, dans la mesure du possible, sans nuire au bien commun. 92 Saint Jean-Paul II a repris et approfondi cette perspective, en rappelant que la communauté politique est au service de la société civile et que l’État doit veiller au bien commun, en intervenant lorsque cela est nécessaire, mais sans se substituer de manière stable à la responsabilité des corps intermédiaires et des réalités sociales. 93 La subsidiarité ne justifie pas le désengagement de l’État, mais oriente son action : l’intervention publique est précisément nécessaire pour permettre à tous les acteurs sociaux d’accomplir leur mission sans être écrasés. Il appartient à la communauté politique de créer les conditions permettant aux personnes, aux familles, aux associations et aux corps intermédiaires de réaliser leur vocation sociale, sans être remplacés ou réduits à de simples exécutants. 94

70. This principle encourages us to move beyond any form of paternalistic or welfare-based management of societal life, but instead to promote a culture of shared responsibility in a State that values citizens’ initiative, and a civil society capable of forging bonds and mobilizing energies in the service of the common good. In accordance with the principle of subsidiarity, decisions are made at the closest level possible to the persons involved, thereby fostering community life and avoiding people being presented with decisions that have already been taken. In this way people can participate in the decision-making process. When families, associations, local communities, volunteer organizations and those in the so-called “third sector” are recognized and supported, social life becomes more accessible to people, services become more attuned to real needs, and solutions are more creative and respectful of the dignity of each person. 95Ce principe encourage à dépasser toute forme de gestion paternaliste ou d’assistanat de la vie sociale, en favorisant un style de coresponsabilité : un État qui valorise l’initiative des citoyens, une société civile capable de tisser des liens et de susciter des énergies au service du bien commun. Dans une logique de subsidiarité, les choix sont pris au niveau le plus proche possible des personnes concernées, en valorisant la vie associative de sorte que le peuple ne se trouve pas face à des décisions déjà prises, mais puisse participer à leur élaboration. Là où les familles, les associations, les communautés locales, les réalités du volontariat et du secteur tertiaire sont reconnues et soutenues, la vie sociale se rapproche des personnes, les services sont plus attentifs aux besoins réels, les réponses plus créatives et respectueuses de la dignité de chacun. 95

71. The principle of subsidiarity applies especially in the context of the digital revolution. Here, the highest level is not the State, but rather major economic and technological actors that exercise de facto power over the conditions of everyday life. This level, which monopolizes expertise, data and decision-making authority, involves companies and platforms that define conditions for access, rules of visibility, forms of interaction, and even economic opportunities. The principle of subsidiarity requires that such processes not be imposed from above in an opaque and unilateral manner, but instead be directed toward the common good with transparency, accountability and meaningful forms of participation (including independent checks, transparency regarding algorithms, equitable access to data and avenues for recourse). 96Le principe de subsidiarité s’applique de manière particulière dans le contexte de la révolution numérique. Ici, le niveau supérieur n’est pas l’État, mais chaque grand acteur économique et technologique exerçant un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en communauté. Le niveau qui concentre les compétences, les données et le pouvoir décisionnel est constitué d’entreprises et de plateformes définissant les conditions d’accès, les règles de visibilité, les formes de relation et même les opportunités économiques. La subsidiarité exige que ces processus ne soient pas imposés d’en haut de façon opaque et unilatérale, mais qu’ils soient orientés vers le bien commun à travers la transparence, la responsabilité et des formes réelles de participation (contrôles indépendants, transparence sur les algorithmes, accès équitable aux données, dispositifs de recours). 96

72. In this context, States and transnational institutions are called to ensure fair rules and effective safeguards, so that local communities, intermediary organizations, schools, universities, religious institutions and associations have a voice and can contribute to the discernment of choices that affect people’s daily lives, such as employment, access to services, data management and digital environments. When it comes to decisions regarding economic flows and digital platforms, as well as the governance of data and algorithms, we cannot allow a handful of actors to dictate these processes on their own; instead, we must build forms of cooperation that respect the various levels of the global community and make them jointly responsible for the common good. 97Dans ce contexte, les États et les institutions supranationales sont appelés à garantir des règles justes et des protections efficaces, afin que les communautés locales, les corps intermédiaires, les écoles, les universités, les réalités ecclésiales et associatives puissent avoir leur mot à dire et contribuer au discernement sur les choix qui affectent la vie des personnes : travail, accès aux services, gestion des données et environnements numériques. Dans les choix relatifs aux flux économiques et aux plateformes numériques, dans la gouvernance des données et des algorithmes, on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus, il faut au contraire construire des formes de coopération qui respectent les différents niveaux de la communauté mondiale et les rendent co-responsables du bien commun. 97

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The principle of solidarityLe principe de solidarité

73. Having considered the common good and subsidiarity, I would like to reflect on the principle of solidarity. This emerges from a vision of the human person generated by faith, namely that every human being is created in the image of God and is part of a network of relationships that bind him or her to others, to specific populations and to creation. Saint Paul VI observed that the obligations of solidarity, justice and charity are rooted in the human and supernatural fraternal bonds that unite individuals and populations. 98 Fraternity is not merely an aspiration of believers, but is a social and political reality to be embodied in communal choices and endeavors. Solidarity, then, is the concrete recognition that the future of each individual is connected to the future of all; indeed, “no one is saved alone.” 99 The close link between subsidiarity and solidarity thereby becomes evident. When subsidiarity is not linked to solidarity, it ends up becoming merely the protection of particular interests; when solidarity is not supported by subsidiarity, it degenerates into a form of welfare that does not foster responsibility. 100 This interconnectedness also pertains to the responsibility of authentic participation. Solidarity is expressed when each person, both individually and collectively, takes part in the life of the community — by staying informed, engaging with others, making their voice heard and contributing to public decisions and choices — while also assuming real responsibility so that the common good is achieved through shared decision-making.Après avoir considéré le bien commun et la subsidiarité, je voudrais m’arrêter sur le principe de solidarité. Celui-ci tire son origine de la vision de la personne générée par la foi : chaque être humain est créé à l’image de Dieu et s’inscrit dans un réseau de relations qui le lient aux autres, aux peuples et à la création. Saint Paul VI rappelait que les obligations de solidarité, de justice et de charité sont enracinées dans la fraternité humaine et surnaturelle unissant les hommes et les peuples entre eux. 98 La fraternité n’est pas seulement une aspiration intérieure de celui qui croit, mais une forme sociale et politique à incarner dans des choix et des parcours partagés. La solidarité est donc la reconnaissance concrète de ce que le destin de chacun est lié au destin de tous : en effet, « personne ne se sauve tout seul ». 99 Le lien étroit entre subsidiarité et solidarité apparaît ainsi évident. Lorsque la subsidiarité n’est pas accompagnée de solidarité, elle finit par se transformer en simple défense d’intérêts particuliers ; lorsque la solidarité n’est pas soutenue par la subsidiarité, elle dégénère en assistanat qui ne favorise pas la responsabilité. 100 Cette imbrication renvoie également à la responsabilité d’une authentique participation : la solidarité s’exprime lorsque chacun, personnellement et avec les autres, prend part à la vie de la communauté – s’informe, s’associe, fait entendre sa voix, contribue aux décisions et aux choix publics – en assumant des responsabilités réelles afin que le bien commun se traduise en choix partagés.

74. In many areas, we are already experiencing a kind of “ de facto solidarity,” for our lives are intertwined; digital networks connect people and communities across the world in real time, and global economies and communications mean that events in one place have a far-reaching impact. This network of relationships, however, only constitutes solidarity in the fullest sense of the word when it becomes a conscious choice. Faith invites us to see this reality as a call: we are not merely neighbors to one another, but entrusted to each other, so that each of us may take responsibility, as best we can, for the lives and wounds of our brothers and sisters. Solidarity arises precisely when we decide not to remain indifferent to what happens to our neighbor but instead to transform unavoidable bonds — economic, cultural and technological — into paths of sharing, cooperation and mutual care, embracing the idea of “thinking and acting in terms of community.” 101Dans de nombreux domaines, nous faisons déjà l’expérience d’une sorte de “solidarité de fait” : nos vies sont étroitement liées, les économies et les communications mondiales font que ce qui se passe en un lieu a des répercussions lointaines, et les réseaux numériques relient en temps réel personnes et communautés aux quatre coins du monde. Ce tissu de relations n’est pourtant pas encore une solidarité au sens plein s’il ne devient pas un choix conscient. La foi nous invite à lire cette réalité comme un appel : nous ne sommes pas simplement proches les uns des autres, mais confiés les uns aux autres, afin que chacun prenne en charge, dans la mesure de ses moyens, la vie et les souffrances de son frère ou de sa sœur. La solidarité naît précisément lorsque nous décidons de ne pas rester indifférents face à ce qui arrive à notre prochain et que nous transformons des liens inévitables – économiques, culturels, technologiques – en voies de partage, de coopération et de soin mutuel, en apprenant à « penser et agir en termes de communauté ». 101

75. The Church’s social teaching emphasizes that solidarity is both a principle and a virtue. As a principle, it expresses the objective order of relationships among individuals, groups and peoples, pointing to an awareness of interdependence whereby the good of each person depends on the good of others. As a virtue, it requires a “firm and persevering determination” 102 to strive for the common good, with particular attention to those most in need. Pope Francis noted that solidarity is “a way of making history” 103 that creates communities and not just masses of individuals. For this reason, it requires a modest and shared way of life, the ability to forego immediate benefits in order to create opportunities for others in the future, and a willingness to challenge habits and privileges — including those related to digital consumption and the use of technology — when they prevent others from living with dignity.Le Magistère social a insisté sur le fait que la solidarité est à la fois un principe et une vertu. En tant que principe, elle exprime l’ordre objectif des relations entre personnes, groupes et peuples, et renvoie à la conscience d’une interdépendance selon laquelle le bien de chacun passe par le bien des autres. En tant que vertu, elle exige en revanche une « détermination ferme et persévérante » 102 à œuvrer pour le bien commun, en accordant une attention particulière aux plus faibles. Le Pape François a rappelé que la solidarité est « une manière de faire l’histoire » 103 qui construit des peuples et non de simples masses d’individus. C’est pourquoi elle implique des modes de vie sobres et partagés, la capacité à renoncer à des avantages immédiats pour ouvrir des perspectives d’avenir à d’autres, la disponibilité à remettre en question habitudes et privilèges – y compris en matière de consommation numérique et d’utilisation des technologies – lorsqu’ils empêchent les autres de vivre avec dignité.

76. In a world marked by increasingly close connections between people, communities and nations, solidarity also takes on a global dimension. Benedict XVI strongly emphasized the link between development, justice and responsibility toward future generations, stating that authentic development requires solidarity and inter-generational justice, 104 as well as an awareness of the bonds that unite us to the natural environment. Today, this responsibility also extends to digital and information infrastructure. Like the natural environment, the “digital ecosystem” can be preserved or exploited, shared or monopolized. Solidarity demands that decisions regarding data, algorithms, platforms and artificial intelligence take into account not only the immediate benefit for a few, but also the impact on all peoples and on future generations.Dans un monde marqué par des relations de plus en plus étroites entre les personnes, les communautés et les nations, la solidarité revêt également une dimension globale. Benoît XVI a vigoureusement rappelé le lien entre développement, justice et responsabilité envers les générations futures, soulignant que le développement authentique exige une solidarité intergénérationnelle 104 et une attention particulière aux liens qui nous unissent à l’environnement naturel. Aujourd’hui, cette responsabilité s’étend également aux infrastructures numériques ou d’information : tout comme l’environnement naturel, l’“écosystème numérique” peut être préservé ou exploité, partagé ou monopolisé. La solidarité exige que les choix en matière de données, d’algorithmes, de plateformes et d’intelligence artificielle tiennent compte non seulement de l’avantage immédiat de certains, mais aussi de l’impact sur l’ensemble des peuples comme sur les générations à venir.

CHAPTER TWOChapitre 2

The principle of social justiceLe principe de la justice sociale

77. For the Christian community, social justice is a concrete way of following Jesus and remaining faithful to the Gospel. In the New Testament, Jesus proclaims the “good news to the poor” ( Lk 4:18) and identifies himself with the lowly, the sick, the imprisoned and strangers (cf. Mt 25:31-46). He thus teaches us that justice is born from, and fulfilled in, fraternity, because the way we approach and relate to the least among us becomes, in concrete terms, the measure of our relationship with God and with our brothers and sisters. Justice, however, concerns not only the behavior of individuals, but also the way in which the structures of society are conceived and organized. In this regard, the Second Vatican Council reminds us that every institution is called to serve the human person and his or her dignity. 105 Social justice is, therefore, characterized by the capacity of a social, economic and political order to allow everyone — particularly the weakest — to live a truly dignified life, without leaving anyone behind.Pour la communauté chrétienne, la justice sociale est une forme concrète de vie à la suite de Jésus et de fidélité à son Évangile. Dans le Nouveau Testament, Jésus annonce une « bonne nouvelle aux pauvres » ( Lc 4, 18) et s’identifie aux petits, aux malades, aux prisonniers, aux étrangers (cf. Mt 25, 31-46). Il nous enseigne ainsi que la justice naît et s’accomplit dans la fraternité, car la manière dont nous nous approchons des plus démunis et entrons en relation avec eux devient, concrètement, la mesure de notre rapport avec Dieu et avec nos frères. La justice ne concerne toutefois pas seulement les comportements individuels, mais aussi la manière dont les structures de la vie en société sont conçues et organisées. Le Concile Vatican II rappelle à cet égard que toute institution est appelée à servir la personne humaine et sa dignité. 105 La justice sociale se reconnaît alors à la capacité pour un ordre social, économique et politique de permettre à tous – et en particulier aux plus fragiles – de vivre de manière vraiment humaine, sans que personne ne soit laissé pour compte.

78. The recent Magisterium has insisted that social justice begins with the least among us. Saint John Paul II spoke of a preferential option for the poor 106 that must guide both personal and societal choices, while Pope Francis denounced a “‘throw away’ culture” 107 that generates ever new forms of exclusion. From this perspective, social justice requires us to look at individuals and communities, starting with the most vulnerable: the poor, migrants, refugees, internally displaced persons, victims of violence and people living in urban or existential peripheries.Le Magistère récent a insisté sur le fait que la justice sociale exige un regard qui parte des plus démunis. Saint Jean-Paul II a évoqué une « option préférentielle pour les pauvres » 106 qui doit guider les choix personnels et sociaux, tandis que le Pape François a dénoncé une « culture du “déchet” » 107 qui engendre sans cesse de nouvelles formes d’exclusion. Dans cette perspective, la justice sociale demande de considérer les personnes et les peuples en commençant par les plus vulnérables : les pauvres, les migrants, les réfugiés, les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, les victimes de violence, les personnes vivant dans des périphéries urbaines ou existentielles.

79. The idea of “social justice” helps us recognize that injustices do not arise solely from the wrong choices of individuals, but also from structures, mechanisms and economic and cultural systems that produce inequality almost automatically. Saint John Paul II spoke in this vein of structures of sin 108 that oppose God’s will and require a commitment to personal and social conversion. In this perspective, justice is not merely about the fairer distribution of resources or the correction of current injustices, but also assumes a restorative dimension. It aims to mend broken bonds and reintegrate those who have been excluded, taking into account the wounds caused by injustices, such as wars, colonialism, racial or gender discrimination, violence against entire peoples and exploitation. This may include restoring dignity and a voice to those who have been ignored, fostering processes of healing for collective memory, opposing discriminatory laws and practices, and providing concrete support to those who still bear the consequences of wrongs suffered in the past.La notion de justice sociale aide à reconnaître que les injustices ne naissent pas seulement de mauvais choix individuels, mais aussi de structures, de mécanismes, d’ordres économiques et culturels produisant presque automatiquement des inégalités. Saint Jean-Paul II a parlé en ce sens de structures de péché 108 qui s’opposent à la volonté de Dieu et exigent un engagement de conversion personnelle et sociale. Dans cette perspective, la justice ne concerne pas seulement une répartition plus équitable des biens ou la rectification des injustices actuelles, mais elle revêt également une dimension réparatrice. Elle vise à rétablir les liens rompus et à réintégrer ceux qui ont été exclus, en tenant compte des blessures laissées par les injustices : guerres, colonialisme, discriminations raciales ou de genre, violences contre des peuples entiers, exploitation. Cela peut signifier redonner dignité et voix à ceux qui ont été ignorés, favoriser des processus de guérison de la mémoire collective, lutter contre des lois et des pratiques discriminatoires, soutenir concrètement ceux qui portent encore aujourd’hui les conséquences de torts subis dans le passé.

80. In this day and age, social justice must also grapple with the environment shaped by digital technologies. The spread of global networks, platforms and artificial intelligence systems is changing the way we obtain information, communicate and access services. Justice demands that we prevent the emergence of new forms of exclusion and deprivation of freedoms: individuals and peoples hindered or denied access to basic technologies, communities exposed to invasive surveillance and social groups penalized by opaque algorithms that perpetuate prejudice and discrimination. In the digital age, a just social order guarantees everyone equal access to opportunities, protects the youngest and weakest members of society, combats hate and misinformation and subjects the use of data and technology to public oversight, so that the guiding principle is not solely profit but the dignity of every person and the common good of all people.À notre époque, la justice sociale doit également faire face au contexte généré par les technologies numériques. La diffusion des réseaux mondiaux, des plateformes et des systèmes d’intelligence artificielle modifie la manière dont nous nous informons, communiquons et accédons aux services. La justice exige que l’on empêche l’émergence de nouvelles formes d’exclusion et de privation de liberté : des personnes et des peuples se voyant refuser ou restreindre l’accès aux technologies de base, des communautés exposées à une surveillance invasive, des groupes sociaux pénalisés par des algorithmes opaques qui reproduisent préjugés et discriminations. À l’ère du numérique, un ordre social juste est celui qui garantit à tous un accès équitable aux opportunités, protège les plus petits et les plus fragiles, lutte contre la haine et la désinformation, et soumet l’utilisation des données et des technologies à un contrôle public, afin que le critère ne soit pas uniquement le profit, mais la dignité de chaque personne et le bien des peuples.

81. A litmus test for social justice today is the treatment of migrants, refugees and those forced to move due to poverty, violence, climate change and environmental disasters. The way a society treats them reveals whether its sense of justice is driven by fear or by the spirit of fraternity. Pope Francis urged us to see migrants not simply as a problem to be managed, but as a living image of the People of God on the move. 109 They are people with dignity, resources and dreams, who have the right to be treated with respect and to ask to become active members of the societies that welcome them. Social justice in this area entails at least two complementary commitments. On the one hand, this means protecting the rightful hopes of those forced to leave by ensuring safe and legal routes, dignified conditions for receiving them, and genuine pathways to integration. On the other hand, it means promoting the right to remain in one’s homeland in peace and security by addressing the root causes that force people to migrate, including those linked to economic injustices and the climate crisis. When these rights are respected, migration can become an opportunity for encounter and mutual enrichment among peoples.La situation des migrants, des réfugiés et de tous ceux qui sont contraints de se déplacer en raison de la pauvreté, de la violence, du changement climatique ou des catastrophes environnementales constitue aujourd’hui un test décisif pour la justice sociale. La manière dont une société les traite révèle si son idée de la justice est guidée par la peur ou par la fraternité. Le Pape François invitait à reconnaître dans les migrants non pas simplement un problème à gérer, mais « une image vivante du Peuple de Dieu en marche » ; 109 des personnes dotées de dignité, de ressources et de rêves, ayant droit à être traitées avec respect et désireuses de devenir partie prenante des sociétés qui les accueillent. La justice sociale, dans ce domaine, implique au moins deux engagements complémentaires. D’une part, préserver le droit à l’espoir de ceux qui sont contraints de partir en garantissant des voies sûres et légales, des conditions d’accueil dignes, des parcours d’intégration concrets. D’autre part, promouvoir également le droit de rester sur sa propre terre en paix et en sécurité, en s’attaquant aux causes profondes qui poussent à la migration, y compris celles liées aux injustices économiques et à la crise climatique. Lorsque ces droits sont respectés, les migrations peuvent devenir une occasion de rencontre et d’enrichissement mutuel entre les peuples.

CHAPTER TWOChapitre 2

Integral human developmentLe développement humain intégral

82. In his Encyclical Populorum Progressio, Paul VI affirmed that development is authentic only if it is “integral,” meaning that it can “foster the development of each man and of the whole man.”110 [10] In the decades that followed, the Social Doctrine of the Church reprised and reflected on this expression in order to indicate the practical ways in which the noble principles — dignity, the common good, the universal destination of goods, subsidiarity, solidarity and social justice — are implemented in real life. By “integral human development,” we mean a process in which the growth of individuals and peoples encompasses all dimensions of existence and opens the future to subsequent generations as well.Dans l’Encyclique Populorum progressio, Paul VI affirme que le développement n’est authentique que s’il est « intégral », c’est-à-dire « orienté vers la promotion de chaque homme et de l’homme tout entier ». 110 Au cours des décennies suivantes, la Doctrine sociale de l’Église a repris et approfondi cette expression pour indiquer la manière concrète dont les grands principes – dignité, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale – trouvent leur application dans l’histoire. Par “développement humain intégral”, nous entendons un processus dans lequel la croissance des personnes et des peuples concerne toutes les dimensions de l’existence et ouvre le futur aux générations à venir.

83. For individuals as well as for nations, development is both a duty and a right. Minimum conditions are required for enabling every person and people to flourish in accord with their dignity, without being kept in a state of dependence or excluded from access to necessary goods. Development is truly human when it places people at the center instead of the accumulation of wealth, and when it concerns peoples as well as individuals. Justice demands the recognition of the rights of society and the rights of peoples, and includes a responsibility toward future generations. Development is not truly human if it increases consumption for some while shifting costs and burdens onto others, or relegates entire regions to subordinate roles, preventing them from realizing their full potential. 111 Development is integral when it is not limited to the economic sphere, but promotes quality of life in its spiritual, cultural, moral and relational dimensions, while respecting our common home, the diversity of peoples and their ways of life. 112Le développement, tant pour les personnes que pour les nations, est à la fois un devoir et un droit : il exige des conditions minimales qui permettent à chaque personne et à chaque peuple de s’épanouir selon sa dignité, sans être maintenu dans la dépendance ou exclu de l’accès aux biens nécessaires. Le développement est humain lorsqu’il place au centre les personnes et non l’accumulation de biens, mais aussi lorsqu’il concerne les peuples, et non seulement les individus. La justice exige la reconnaissance des droits sociaux et des droits des peuples, et inclut la responsabilité envers ceux qui viendront après nous. C’est pourquoi un développement qui augmente la consommation de certains en faisant peser les coûts et les souffrances sur d’autres, ou encore qui relègue des régions entières à des rôles subordonnés en les empêchant d’exprimer leur potentialité, n’est pas humain. 111 Le développement est intégral lorsqu’il ne se réduit pas au domaine économique, mais qu’il favorise la qualité de vie dans ses dimensions spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, dans le respect de la Maison commune, de la diversité des peuples et de leurs modes de vie. 112

84. Today, the concept of integral human development is a benchmark for the evaluation of integral ecology, which has become an indispensable dimension of the Church’s Social Doctrine. Indeed, the quality of development is measured by the ability to integrate justice toward people and the care of our common home, and to promote dignified living conditions, access to necessary goods, just social relations, care of creation and consideration for future generations. It follows that true progress is not what increases the wellbeing of some by degrading ecosystems, shifting costs onto the most disadvantaged communities, or compromising the living conditions of those who will follow us.L’idée de développement humain intégral trouve aujourd’hui un critère de vérification décisif dans l’écologie intégrale, devenue une dimension incontournable de la Doctrine sociale de l’Église. La qualité du développement se mesure en effet à sa capacité à concilier, sans les séparer, la justice envers les personnes et la sauvegarde de la Maison commune, favorisant des conditions de vie dignes, l’accès aux biens nécessaires, des relations sociales justes, l’attention à la création et aux générations futures. Il s’ensuit que ce n’est pas un véritable progrès que d’accroître le bien-être de certains en dégradant les écosystèmes, en faisant reposer les coûts sur les communautés les plus vulnérables ou en compromettant les conditions de vie de ceux qui viendront après nous.

85. Seen in this light, integral human development is the framework through which we can interpret the changes of our time, including those brought about by the digital revolution. Technological innovations, including artificial intelligence, are not neutral, for they can either foster participation and justice or exacerbate inequality, control and exclusion. For this reason, they must be evaluated by asking a crucial question: Do they truly help individuals and peoples to become more humane and fraternal, while respecting our common home and future generations? It is here that the principles of Social Doctrine become concrete criteria for discernment regarding the issues which we will address in the following chapters.Ainsi compris, le développement humain intégral est l’horizon à partir duquel nous pouvons lire les transformations de notre temps, y compris celles de la révolution numérique. Les innovations technologiques – notamment l’intelligence artificielle – ne sont pas neutres : elles peuvent favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les inégalités, le contrôle et l’exclusion. C’est pourquoi elles doivent être évaluées à l’aune d’une question décisive : contribuent-elles réellement à faire grandir les personnes et les peuples en humanité et en fraternité, dans le respect de la Maison commune et des générations futures ? C’est là que les principes de la Doctrine sociale deviennent des critères concrets de discernement pour les thématiques que nous aborderons dans les chapitres suivants.

CHAPTER TWOChapitre 2

An examen for the ChurchUn examen pour l’Église

86. In conclusion, I would like to touch on a point that is particularly close to my heart. Social Doctrine is not merely a message addressed to society; it is also an examination of conscience for the Church — a home and school of communion that is always called to ensure that the principles outlined in this chapter are applied, especially within its own structures. In the ecclesial context, the common good takes the form of a synodal approach for mission at the service of the Kingdom. Indeed, the Church is the “communitarian and historical subject of synodality and mission.” 113 This requires attention to the way decisions are taken and responsibilities are exercised. The Final Document of the Synod identifies a culture of transparency, accountability and evaluation as key practices for missionary transformation. 114Pour conclure, je voudrais aborder un point qui me tient particulièrement à cœur. La Doctrine sociale n’est pas seulement un message adressé à la société : c’est aussi un examen de conscience pour l’Église, maison et école de communion, toujours appelée à vérifier que les principes évoqués dans ce chapitre sont d’abord vécus en son sein. Le bien commun, dans le contexte ecclésial, prend le visage d’un style synodal pour la mission au service du Royaume. L’Église, en effet, est le « sujet communautaire et historique de la synodalité et de la mission ». 113 Cela exige de prêter attention à la manière de prendre des décisions et d’exercer la responsabilité. Le Document final du Synode identifie, parmi les pratiques décisives pour la transformation missionnaire, la culture de la transparence, du rendre-compte et de l’évaluation. 114

87. With this in mind, subsidiarity becomes the guiding principle for governance and pastoral life. It involves recognizing and supporting the faithful and intermediary ecclesial organizations as they carry out their responsibilities, valuing charisms and skills and avoiding any form of paternalism that suffocates evangelical freedom. In practical terms, the participation of the baptized in decision-making processes and their shared responsibility in the mission are achieved through genuine, rather than merely nominal, participatory bodies. 115Dans cette perspective, la subsidiarité devient un critère de gouvernement et de vie pastorale qui reconnaît et soutient la responsabilité des fidèles et des instances ecclésiales intermédiaires, valorise les charismes et les compétences et évite tout paternalisme qui étouffe la liberté évangélique. Concrètement, la participation des baptisés aux processus décisionnels et la coresponsabilité dans la mission passent par des organismes de participation réels, et non nominaux. 115

88. For the Christian community, solidarity finds its source in the mystery of Christ and is nourished by the Eucharist. Solidarity emerges from communion in faith and the Sacraments: Baptism and Confirmation unite us in Christ, so that we may become one Body and one Spirit, one heart and one soul (cf. Eph 4:4; Acts 4:32). The Eucharist, which is the sacrament of unity, nurtures our belonging to the Body of Christ and teaches us how to share. The diverse sensibilities present in the Church and the strong convictions that animate each person are a source of richness if they remain anchored in the certainty that unity is a gift received and a responsibility to be fulfilled.Pour la communauté chrétienne, la solidarité trouve sa source dans le mystère du Christ et se nourrit de l’Eucharistie. Elle naît de la communion dans la foi et dans les Sacrements : le Baptême et la Confirmation nous unissent au Christ, pour faire de nous un seul corps et un seul esprit, un seul cœur et une seule âme (cf. Ep 4, 4 ; Ac 4, 32). L’Eucharistie, sacrement de l’unité, nourrit notre appartenance au Corps du Christ et nous éduque au partage. Les différentes sensibilités présentes dans l’Église, les convictions fortes qui animent chacun, sont une richesse si elles restent ancrées dans la certitude de l’unité comme don reçu et tâche à assumer.

89. Living out justice in the Church means purifying ecclesial relationships and structures from distortions that give rise to inequality, lack of transparency and abuse of power. In this regard, listening to the victims of spiritual, economic, institutional, sexual and power-based abuse, as well as abuses of conscience, is an integral part of a journey toward justice, which includes acknowledging the harm done, just reparation and taking steps to prevent it from happening again. Every power is at the service of communion and mission. All authority is at the service of the People of God. This ministry of service is expressed not only through our faith celebrated and lived in the Sacraments, and in the adoption of a synodal style, but also in the concrete sharing of goods. Following the example of the early Church, ecclesial resources need to be shared so that no one among us may be in need (cf. Acts 4:34), and so that their administration may support the mission of proclaiming the Gospel to the poorest. Regular assessments of the exercise of ministerial responsibilities should be encouraged, not as judgments on individuals, but as tools for learning and correction oriented toward mission. 116 Only to the extent that we are open to the action of the Holy Spirit will these principles of Social Doctrine become incarnate in ecclesial life. In this way, the Church will be able to bear credible witness to society that seeking the common good together, with shared responsibility and fraternity, is not a utopia, but a real possibility. 117Vivre la justice dans l’Église signifie assainir les relations et les structures ecclésiales de ces distorsions qui engendrent des inégalités, de l’opacité et des abus de pouvoir. À ce propos, l’écoute des victimes d’abus spirituels, économiques, institutionnels, sexuels, de pouvoir et de conscience fait partie intégrante d’une démarche de justice comprenant la reconnaissance du préjudice, la juste réparation et la prévention. Tout pouvoir est au service de la communion et de la mission. Toute autorité est au service du peuple de Dieu. Cette diaconie se manifeste non seulement dans la foi célébrée et vécue dans les Sacrements, dans l’adoption d’un style synodal, mais aussi dans le partage concret des biens : à l’exemple de l’Église des origines, les ressources ecclésiales sont appelées à devenir réellement communes, afin que nul parmi nous ne soit dans le besoin (cf. Ac 4, 34) et pour que leur administration soutienne la mission d’annonce de l’Évangile aux plus pauvres. Il faut promouvoir des formes régulières d’évaluation de l’exercice des responsabilités ministérielles qui ne soient pas un jugement sur les personnes, mais des instruments d’apprentissage et de correction tournés vers la mission. 116 Dans la mesure où nous sommes ouverts à l’action de l’Esprit Saint, ces principes de la Doctrine sociale prennent corps dans la vie ecclésiale. C’est ainsi que l’Église est capable d’offrir à la société un signe crédible : la recherche commune du bien de tous, dans la coresponsabilité et la fraternité, n’est pas une utopie, mais une possibilité réelle. 117

CHAPTER THREEChapitre 3

TECHNOLOGY AND DOMINANCE.
THE GRANDEUR OF HUMANITY
IN LIGHT OF THE PROMISES OF AI
Technique et maîtrise
La grandeur de la personne humaine
face aux promesses de l’IA

90. Having recalled the principles that shine a light on Social Doctrine, I would now like to focus on certain challenges that profoundly shape our way of living today. The biblical image accompanying these reflections is that of a building project. On the one hand, there is the Tower of Babel, where collective effort follows a plan that dominates and ultimately dehumanizes (cf. Gen 11:1-9). On the other hand, there are the ruins of Jerusalem, which under Nehemiah’s direction are rebuilt piece by piece as a project of shared responsibility (cf. Neh 2–6). We are called to reflect on the great “construction sites” of our era and ask: What are we building? As technological development rapidly transforms languages, relationships, institutions and forms of power, we believers must and can choose which projects to work on and in what manner, so as to safeguard and value the grandeur of humanity that has been given to us as a gift. This is a choice not only for our future but also for our present, since artificial intelligence and other emerging technologies are already part of our daily lives.Après avoir rappelé les principes qui éclairent la Doctrine sociale, je souhaite me pencher sur certains défis qui touchent de près notre manière de vivre notre époque. L’image biblique qui accompagne ces pages est celle d’une construction : d’un côté, la tour de Babel où l’œuvre commune est guidée par un projet de domination qui finit par déshumaniser (cf. Gn 11, 1-9) ; de l’autre, les ruines de Jérusalem qui, sous Néhémie, sont reconstruites pierre par pierre, comme une œuvre de responsabilité partagée (cf. Ne 2-6). Nous sommes appelés à nous interroger sur le grand chantier de notre époque : que sommes-nous en train de construire ? Alors que le développement technologique modifie rapidement les langages, les relations, les institutions et les formes de pouvoir, nous, croyants, devons et pouvons choisir à quel projet travailler et avec quel style pour préserver et valoriser la magnifique humanité qui nous est offerte en don. Il ne s’agit pas d’un choix concernant notre avenir, mais notre présent, car l’intelligence artificielle et les autres technologies émergentes font déjà partie de notre quotidien.

91. I am convinced that the concrete way of living out social relationships in the light of the Gospel is not established once and for all, but remains a task entrusted, from generation to generation, to the Christian community. Under the guidance of the Holy Spirit, the Church allows herself to be enlightened by God’s word, reads the signs of the times and creatively seeks new ways for relationships between peoples and nations to become ever more conformed to the demands of the Kingdom of God. 118 For this reason, I encourage all members of the Church not to be afraid of the present challenges, but to listen to one another and firmly embrace their responsibilities in building a more humane and fraternal society.Je suis convaincu que la manière concrète de vivre les relations sociales à la lumière de l’Évangile n’est pas fixée une fois pour toutes, mais qu’elle reste une tâche confiée, de génération en génération, à la communauté chrétienne. Sous la conduite de l’Esprit Saint, l’Église se laisse éclairer par la Parole, afin de lire les signes des temps et de rechercher avec créativité de nouvelles voies pour que les relations entre les personnes et les peuples deviennent plus conformes aux exigences du Royaume de Dieu. 118 C’est pourquoi j’encourage tout le monde, en particulier les fidèles laïcs, à ne pas avoir peur de se laisser interpeller par la réalité, à s’écouter mutuellement et à assumer avec fermeté leur responsabilité dans la construction d’une société plus humaine et plus fraternelle.

CHAPTER THREEChapitre 3

The technocratic paradigm and digital powerLe paradigme technocratique et le pouvoir numérique

92. In his Encyclical Laudato Si’, Pope Francis denounced the growing dominance of a technocratic paradigm 119 in our globalized world: the tendency to let the logic of efficiency, control and profit alone shape personal, social and economic decisions. This makes it clear that technology is not simply a tool. When it becomes the standard by which everything is judged, it begins to dictate what matters and what can be discarded, reducing creation to an object of exploitation and human beings to mere cogs in a system driven toward ever greater efficiency.Dans l’Encyclique Laudato si’, le Pape François dénonçait l’affirmation croissante d’un paradigme technocratique  119 dans le monde globalisé : la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques. Il apparaît ainsi plus clairement que la technique n’est pas un simple instrument et que, lorsqu’elle devient un critère, elle finit par déterminer ce qui compte et ce qui peut être écarté, réduisant la création à un objet d’exploitation et les personnes à des rouages d’un système qu’il faut rendre toujours plus performant.

93. This paradigm has spread rapidly in recent years, fueled in part by the expansion of artificial intelligence, cognitive science, nanotechnology, robotics and biotechnology. In themselves, these innovations can greatly serve integral human development and the care of our common home. Yet precisely because of their power, they can also hasten the expansion of the technocratic paradigm and therefore require a new spiritual, ethical and political framework. More power does not necessarily imply something better. In this respect, the words of Romano Guardini remain relevant: “Contemporary man has not been trained to use power well.” 120Ce paradigme s’est rapidement étendu ces dernières années, notamment sous l’effet de la diffusion de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives, de la nanotechnologie, de la robotique et de la biotechnologie. En soi, ces innovations peuvent devenir une aide précieuse pour le développement humain intégral et pour la sauvegarde de notre Maison commune. Mais, précisément en raison de leur puissance, elles peuvent agir comme un accélérateur du paradigme technocratique et nécessitent un nouveau cadre spirituel, éthique et politique. Plus puissant ne signifie pas nécessairement meilleur. En ce sens, les paroles de Romano Guardini restent d’actualité : « L’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir ». 120

94. The danger of humanity becoming a victim of its own achievements was already clearly recognized by Saint Paul VI, who warned that “the most extraordinary scientific progress, the most astounding technical feats and the most amazing economic growth, unless accompanied by authentic moral and social progress, will in the long run go against man.” 121 For this reason, technological progress — valuable in itself — requires careful discernment of the anthropological vision that guides it and the ends it pursues. If technological development advances without a corresponding ethical and social progress, the result may be an increase in means without a growth in humanity: “having more” without “being more.” In such a scenario, there is a risk that individuals will be evaluated principally according to the outcomes they produce. 122Le danger que l’humanité devienne victime de ses propres conquêtes avait déjà été clairement perçu par saint Paul VI, lorsqu’il avertissait que « les progrès scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus étonnantes, la croissance économique la plus prodigieuse, si elles ne s’accompagnent d’un authentique progrès social et moral, se retournent en définitive contre l’homme ». 121 C’est pourquoi le progrès technique, précieux en soi, exige un discernement quant à la vision anthropologique qui le guide et aux fins qu’il poursuit. Si le développement technologique se poursuit sans une maturation éthique et sociale adéquate, il peut arriver que les moyens augmentent sans que l’humanité ne croisse dans la même mesure : on “a plus” mais on “n’est pas plus”, et la personne risque d’être évaluée avant tout en fonction des performances qu’elle garantit. 122

95. Here, we must recognize another crucial aspect, which I have noted earlier. In many cases within the digital context, control over platforms, infrastructure, data and computing power does not rest with States, but with major economic and technological actors. These entities effectively set the conditions for access, determine the rules of visibility and shape the very possibilities for participation. When such power is concentrated in the hands of a few, it tends to become opaque and evade public oversight, increasing the risk of distorted forms of development that give rise to new dependencies, exclusions, manipulations and inequalities.Il convient ici de reconnaître un fait déterminant, que j’ai déjà rappelé précédemment : dans de nombreux cas, dans le contexte numérique, le contrôle des plateformes, des infrastructures, des données et de la puissance de calcul n’appartient pas aux États, mais à de grands acteurs économiques et technologiques qui, dans les faits, fixent les conditions d’accès, les règles de visibilité et les possibilités de participation. Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités.

96. Faced with this concentration of power in the digital world, the criteria for judgment and discernment in this new situation are the noble principles of Social Doctrine: the inalienable dignity of the human person, the common good, the universal destination of goods, subsidiarity, solidarity and social justice. They demand that we assess whether the power of digital infrastructures and algorithms truly fosters participation and responsibility, protects the vulnerable, ensures fair access to opportunities and remains directed toward the good of all. On this basis, we can now examine more closely what artificial intelligence is, the possibilities it opens up and the risks it entails.Face à cette concentration du pouvoir dans le monde numérique, les grands principes de la Doctrine sociale deviennent des critères pour évaluer et discerner ce nouveau scénario : la dignité inaliénable de la personne, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Ils nous invitent à vérifier si le pouvoir des infrastructures numériques et des algorithmes favorise réellement la participation et la responsabilité, protège les plus fragiles, assure un accès équitable aux opportunités et reste ordonné au bien de tous. Sur ces prémisses, nous pouvons désormais examiner de plus près ce qu’est l’intelligence artificielle, à quelles possibilités elle ouvre et quels risques elle comporte.

CHAPTER THREEChapitre 3

Artificial intelligenceL’intelligence artificielle

97. It is not my intention here to offer a comprehensive treatment of artificial intelligence, nor to give an overview of the extensive relevant literature, since authoritative contributions already exist, including within the ecclesial context. 123 I limit myself to recalling a few essential elements for a moral and social discernment that safeguards the primacy of the human person, in order to ensure that it will always be human intelligence, with its conscience and freedom, that guides technical innovations and responsibly determines their use and limits.Ce n’est pas mon intention de proposer ici une analyse sur l’intelligence artificielle, ni de s’attarder sur une bibliographie désormais très abondante ; il existe déjà des contributions faisant autorité, y compris dans le domaine ecclésial, auxquelles il est possible de se référer. 123 Je me limiterai à rappeler quelques éléments essentiels pour un discernement moral et social qui préserve le primat de la personne, afin que ce soit toujours l’intelligence humaine, avec sa conscience et sa liberté, qui guide les innovations techniques et en établisse avec responsabilité l’usage et les limites.

98. It is appropriate to preface this discussion with two considerations. First, any statement regarding AI risks becoming quickly outdated, given the remarkable pace at which these systems are developing. Second, all of us, including those who design them, possess only a limited understanding of their actual functioning. Indeed, current AI systems are more “cultivated” than “built,” for developers do not directly design every detail, but instead create a framework within which the intelligence “grows.” As a result, fundamental scientific aspects — such as the internal representations and computational processes of these systems — remain, at present, unknown. There thus emerges an urgent need for a twofold commitment: on the one hand, a deepening of scientific research; on the other, the exercise of moral and spiritual discernment.Il convient de formuler deux remarques préliminaires : la première est que toute affirmation concernant l’IA risque de devenir rapidement obsolète, compte tenu de la vitesse impressionnante à laquelle ces systèmes évoluent. La seconde est que nous tous, y compris ceux qui les conçoivent, en savons peu sur leur fonctionnement réel. Les intelligences artificielles modernes sont en effet davantage “cultivées ” que “construites” : les développeurs n’en conçoivent pas directement chaque détail, mais créent une architecture sur laquelle l’IA “se développe”. En conséquence, des aspects scientifiques fondamentaux – tels que les représentations internes et les processus computationnels de ces systèmes – restent pour l’instant inconnus. Il en résulte donc l’urgence d’un double engagement : d’une part, un approfondissement de la recherche scientifique ; d’autre part, un exercice de discernement moral et spirituel.

99. It is not possible to provide a single, comprehensive definition of AI. What can be stated, however, is that we must avoid the misconception of equating this type of “intelligence” with that of human beings. These systems merely imitate certain functions of human intelligence. In doing so, they often surpass human intelligence in speed and computational capacity, offering tangible benefits across many fields. Yet this power remains entirely tied to data processing. So-called artificial intelligences do not undergo experiences, do not possess a body, do not feel joy or pain, do not mature through relationships and do not know from within what love, work, friendship or responsibility mean. Nor do they have a moral conscience, since they do not judge good and evil, grasp the ultimate meaning of situations, or bear responsibility for consequences. They may imitate language, behavior and analytical skills, or even simulate empathy and understanding, but they do not understand what they produce, for they lack the affective, relational and spiritual perspective through which human beings grow in wisdom. Even when these tools are described as capable of “learning,” their way of doing so is different from that of a human person. It is not the experience of those who allow themselves to be shaped by life and grow over time through choices, mistakes, forgiveness and fidelity. Rather, it is a form of statistical adaptation based on data and feedback, which can be very effective, but does not imply inner growth.Il n’est pas possible de donner une définition univoque et complète de l’IA. Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il faut éviter l’erreur consistant à assimiler cette intelligence à l’intelligence humaine. Ces systèmes imitent certaines fonctions de l’intelligence humaine. Ce faisant, ils la surpassent souvent en termes de vitesse et d’ampleur de calcul, offrant des avantages concrets dans de nombreux domaines. Et pourtant, cette puissance reste exclusivement liée au traitement des données : les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité. Elles n’ont pas de conscience morale : elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n’assument pas le poids des conséquences. Elles peuvent imiter des langages, des comportements, des évaluations, elles peuvent simuler de l’empathie ou de la compréhension, mais elles ne comprennent pas ce qu’elles produisent, car elles n’habitent pas l’horizon affectif, relationnel et spirituel dans lequel l’humain devient sage. Même lorsque ces outils sont présentés comme capables d’“apprendre”, leur manière de le faire diffère de celle de l’être humain. Il ne s’agit pas de l’expérience de celui qui se laisse façonner par la vie et grandit au fil du temps à travers ses choix, ses erreurs, le pardon et la fidélité ; il s’agit plutôt d’une adaptation statistique à partir de données et de résultats qui peut s’avérer très efficace, mais qui n’implique pas de croissance intérieure.

CHAPTER THREEChapitre 3

A valuable tool that requires vigilanceUne aide précieuse qui requiert de l’attention

100. In light of what has been said, we can better understand why AI can be a valuable tool and, at the same time, why it calls for a measured and vigilant approach. In recent years, its private use has expanded significantly, prompting growing reflection on both the opportunities it offers and the risks tied to its rapid spread. In personal use, three aspects in particular deserve careful consideration: the ease with which results are obtained, the impression of objectivity and the simulation of human communication. The speed and simplicity with which information, complex analyses, media content and practical assistance can be accessed undoubtedly makes life easier. Yet they can also encourage excessive reliance and the search for ready-made answers, and weaken personal creativity and judgment. The apparent objectivity of the responses and suggestions these systems provide can lead us to overlook the fact that they reflect the cultural assumptions of those who designed and trained them, with all their strengths and limitations. The artificial imitation of positive human communication — words of advice, empathy, friendship and even love — can be engaging and at times genuinely helpful. However, for less discerning users, it can also be misleading, creating the illusion of a relationship with a real personal subject. When words are simulated, they do not build genuine relationships, but only their appearance. The artificial imitation of care or support can become particularly risky when it enters contexts where real relationships and emotional bonds are lacking. Here, the danger is not so much that a person may believe they are communicating with another person, but rather that they may gradually lose the very desire to form genuine human connections.À la lumière de ce que nous venons de dire, nous pouvons mieux comprendre pourquoi l’IA peut être une aide précieuse tout en nécessitant une approche mesurée et vigilante. Ces dernières années, son utilisation à des fins privées s’est considérablement développée et de nombreuses voix s’élèvent pour réfléchir aux opportunités et aux risques liés à sa diffusion rapide. Dans un usage personnel, trois aspects en particulier doivent être pris en compte : la facilité d’obtenir un résultat, l’impression d’objectivité et la simulation de la communication humaine. La rapidité et la simplicité avec lesquelles il est possible d’obtenir des indications, des élaborations complexes, des contenus médiatiques et des formes d’assistance concrète simplifient nos vies, mais peuvent aussi nous habituer à trop déléguer et à rechercher des réponses immédiates, affaiblissant notre jugement personnel et notre créativité. L’impression d’objectivité que les réponses et les propositions de ces systèmes peuvent susciter risque de nous faire oublier qu’elles reflètent les paramètres culturels de ceux qui les ont conçus et formés, avec toutes leurs qualités et leurs défauts. L’imitation artificielle d’une communication humaine positive – paroles de conseil, d’empathie, d’amitié, d’amour – peut s’avérer gratifiante et même utile, mais chez des utilisateurs peu avertis, elle peut induire en erreur et donner l’illusion d’être en relation avec un sujet personnel authentique. Lorsque la parole est simulée, elle ne construit pas une relation, mais son apparence. L’imitation artificielle de la relation de soins ou d’accompagnement peut devenir dangereuse lorsqu’elle s’insinue dans un contexte pauvre en relations et en affections réelles : le risque n’est alors pas tant qu’une personne croie parler à une autre personne, mais qu’elle perde le désir même de rechercher véritablement l’autre.

101. Broadening our perspective to the use of AI in society, we see that it is now embedded in decision-making processes across many sectors and at multiple levels: in communication, management and control. The gains in efficiency and the potential to improve certain services are clear, yet rapidly and uncritically adopting them exposes us to a range of risks, including the tendency to overlook the environmental impact. Current AI systems require enormous amounts of energy and water, significantly influencing carbon dioxide emissions, and place heavy demands on natural resources. As their complexity increases, especially in the case of large language models, the need for computing power and storage capacity grows too, which requires an extensive network of machines, cables, data centers and energy-intensive infrastructure. For this reason, it is essential to develop more sustainable technological solutions that reduce environmental impact and help protect our common home. 124En élargissant notre regard sur le recours à l’IA dans nos sociétés, nous constatons qu’elle est désormais présente dans les processus décisionnels dans tous les domaines et à différents niveaux : dans la communication, la gestion, le contrôle. Les avantages en termes d’efficacité et le potentiel d’amélioration de certains services sont évidents ; cependant, une adoption rapide et sans discernement nous expose à divers risques, notamment celui de sous-estimer son impact environnemental. Les systèmes d’IA actuels nécessitent de grandes quantités d’énergie et d’eau, ils ont un impact significatif sur les émissions de dioxyde de carbone et consomment des ressources de manière intensive. Avec l’augmentation de la complexité, notamment dans les grands modèles linguistiques, les besoins en puissance de calcul et en capacité de stockage augmentent également, s’appuyant sur un ensemble de machines, de câbles, de centres de données et d’infrastructures énergivores. C’est pourquoi il est essentiel de développer des solutions technologiques plus durables afin de réduire l’impact sur l’environnement et de prendre soin de notre Maison commune. 124

CHAPTER THREEChapitre 3

Responsibility, transparency and the governance of AIResponsabilité, transparence et gouvernance de l’IA

102. The use of AI is never a purely technical matter: when it enters processes that affect people’s lives, it touches on rights, opportunities, status and freedom. Important and sensitive decisions — concerning employment, credit, access to public services or even a person’s reputation — risk being fully delegated to automated systems that do not know “compassion, mercy, forgiveness, and above all, the hope that people are able to change,” 125 and can therefore give rise to new forms of exclusion. There are clearly harmful uses, such as the manipulation of information or violations of privacy. Yet there is also a subtler danger, for when AI systems present themselves as neutral and objective, they end up reflecting and reinforcing the stereotypes or ideological bias of their designers and developers.L’utilisation de l’IA n’est jamais un fait purement technique : lorsqu’elle intervient dans des processus qui ont une incidence sur la vie des personnes, elle touche aux droits, aux opportunités, à la réputation et à la liberté. Des décisions délicates qui touchent au travail, au crédit, à l’accès aux services et à la réputation des personnes risquent d’être entièrement confiées à des systèmes automatisés qui ne connaissent pas « la compassion, la miséricorde, le pardon et, surtout, l’ouverture à l’espérance d’un changement de la personne », 125 et peuvent ainsi engendrer de nouvelles formes d’exclusion. Il peut y avoir des utilisations manifestement inhumaines, comme la manipulation de l’information ou la violation de la vie privée, mais il peut aussi y avoir un danger moins évident, lorsque les systèmes d’IA, se présentant comme neutres et objectifs, reflètent et renforcent les stéréotypes ou les positions idéologiques de ceux qui les ont conçus et formés.

103. Indeed, entrusting an algorithm in practice with the power to select who is worthy or not, without anyone bearing responsibility for that judgment, is to hand over the task of redefining the boundaries of human possibilities. In this process, political responsibility is also lost, not just empathy toward those excluded, which can, after all, be simulated. The exclusion of the vulnerable becomes cloaked in a veneer of neutrality and objectivity, against which it becomes difficult to raise objections. In this way, injustice goes unnoticed, and compassion, mercy and forgiveness — understood not as mere appearances but as real political actions — gradually disappear from view.Confier, dans les faits, à un algorithme le pouvoir de sélectionner qui mérite et qui ne mérite pas sans que personne n’assume plus le poids de cette décision, revient à lui confier la tâche de redéfinir les limites des possibilités humaines. Ce qui fait défaut dans ce processus, ce n’est pas seulement l’empathie envers l’exclu, qui peut être imitée artificiellement, mais la responsabilité politique, car l’écartement des plus faibles est revêtu de neutralité et d’objectivité, face auxquelles il est impossible de protester. Ainsi, l’injustice devient silencieuse, et la compassion, la miséricorde et le pardon, non pas comme de simples apparences, mais comme des gestes politiques disparaissent de l’horizon.

104. From this follows a simple but compelling consequence: we cannot consider AI to be morally neutral. In reality, every technical tool embodies choices and priorities through what it measures, ignores and optimizes, and how it classifies people and situations. If a system is designed or used in a way that treats some lives as less worthy, or excludes them without the possibility of appeal, then it is not merely a tool “to be used well,” since it has already introduced criteria that contradict the inalienable dignity of the human person. For this reason, ethical discernment cannot be limited to asking whether we are using a system for good or bad purposes; it must also examine how that system is designed and what vision of the human person and society is embedded in the data and models that guide it. 126Il en découle une conséquence simple mais incontournable : nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre. En réalité, tout dispositif technique implique des choix et des priorités : ce qu’il mesure, ce qu’il ignore, ce qu’il optimise, et la manière dont il classe les personnes et les situations. Si un système est conçu ou utilisé de manière à traiter certaines vies comme moins dignes ou à les exclure sans possibilité d’appel, il ne s’agit pas d’un simple instrument “à bien utiliser” ; il introduit déjà un critère qui contredit la dignité inaliénable de la personne. C’est pourquoi le discernement éthique ne peut se limiter à se demander si nous utilisons un certain système à des fins bonnes ou mauvaises, mais doit également s’interroger sur la manière dont il est conçu et sur la conception de la personne et de la société qui est inscrite dans les données et les modèles qui le guident. 126

105. For AI to respect human dignity and truly serve the common good, responsibility must be clearly defined at every stage: from those who design and develop these systems to those who use them and rely on them for concrete decisions. In many cases, however, the internal processes leading to a result remain opaque, making it harder to assign responsibility and correct errors. This is where accountability becomes crucial: the possibility of identifying who must “account” for decisions, justify them, monitor them, and, when necessary, challenge them and remedy any harm caused. 127Pour que l’IA respecte la dignité humaine et serve véritablement le bien commun, il est essentiel que les responsabilités soient clairement définies à chaque étape : depuis ceux qui conçoivent et programment les systèmes jusqu’à ceux qui les utilisent ou ceux qui décident de leur confier des choix concrets. Cependant, dans de nombreux cas, les processus internes qui mènent à un résultat peuvent manquer de transparence, ce qui rend plus difficile l’attribution des responsabilités et la correction des erreurs. C’est là que la responsabilité devient décisive, à savoir la possibilité d’identifier qui doit “rendre compte” des décisions, les motiver, les contrôler et, si nécessaire, les contester et réparer les dommages qui en dérivent. 127

106. Calling for prudence, rigorous evaluation and even, at times, a slower pace in adopting AI does not mean opposing progress; instead, it is an exercise of responsible care for the human family. This need is all the more urgent given the frequent imbalance between the speed of technological growth and the slower development of awareness, norms, safeguards and institutions capable of governing its effects. It is not enough to invoke ethics in the abstract; robust legal frameworks, independent oversight, informed users and a political system that does not abdicate its responsibility are required. Otherwise, change will be governed only by technocratic thinking and presented as necessary and inevitable, ultimately imposing rules shaped by those who control data, infrastructure and computing power.Appeler à la prudence, à des contrôles rigoureux et parfois même à un ralentissement dans l’adoption de l’IA ne signifie pas être contre le progrès, mais faire preuve d’une attention responsable envers la famille humaine. Cette exigence est d’autant plus urgente qu’il existe souvent un déséquilibre entre la vitesse du développement technologique et le rythme auquel se développent les consciences, les normes, les contrôles et les institutions capables d’en réguler les effets. Il ne suffit pas d’invoquer de façon générale l’éthique : il faut des cadres juridiques adéquats, une surveillance indépendante, l’éducation des utilisateurs, une politique qui n’abdique pas son devoir. Autrement le changement ne sera régi que par des logiques technocratiques et présenté comme nécessaire et inévitable, finissant par imposer des règles dictées par ceux qui possèdent les données, les infrastructures et les capacités de calcul.

107. We cannot be satisfied with merely calling for the moralization of machines — the so-called “alignment” of AI with human values — without also having the courage to insist on a further condition: the possibility of openly discussing the ethical frameworks involved and subjecting them to shared standards of social justice. Otherwise, those who control AI will impose their own moral vision, which will become the invisible infrastructure of these systems. A more moral AI is not enough if that morality is determined by a few. What is needed is a more active political involvement that is capable of slowing things down when everything is accelerating, and of protecting the opportunities for communities still to be able to participate and ask questions.Nous ne pouvons pas nous contenter d’invoquer la moralisation de la machine, ce qu’on appelle “l’alignement” de l’IA sur les valeurs humaines, sans avoir le courage de poser une condition supplémentaire : la possibilité de débattre du code éthique à utiliser, en le soumettant à des critères de justice sociale partagés. Sans cela ceux qui contrôlent l’IA imposeront leur propre vision morale qui deviendra l’infrastructure invisible des systèmes. Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes. Il faut une politique plus présente, capable de ralentir là où tout s’accélère et de protéger les espaces où les communautés peuvent encore participer et s’interroger.

108. In fact, as with every major technological shift, AI tends to amplify the power of those who already possess economic resources, expertise and access to data. In light of the common good and the universal destination of goods, this raises serious concerns, since small but highly influential groups can shape information and consumption patterns, influence democratic processes and steer economic dynamics to their own advantage, undermining social justice and solidarity among peoples. For this reason, it is essential that the use of AI, especially when it touches on public goods and fundamental rights, be guided by clear criteria and effective oversight, grounded in participation and subsidiarity. Communities and intermediary organizations must not be reduced to passive recipients of decisions made elsewhere; they must be able to contribute to discernment and oversight. Moreover, ownership of data cannot be left solely in private hands but must be appropriately regulated. Data is the product of many contributors and should not be treated as something to be sold off or entrusted to a select few. It is necessary to think creatively in order to manage data as a common or shared good, in a spirit of participation, as Saint John Paul II already suggested regarding collective goods. 128En effet, comme c’est le cas pour toute grande avancée technologique, l’IA tend surtout à renforcer le pouvoir de ceux qui disposent déjà de ressources économiques, de compétences et de l’accès aux données. À la lumière du bien commun et de la destination universelle des biens, ce phénomène suscite de sérieuses préoccupations : de petits groupes très influents peuvent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer les dynamiques économiques à leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarité entre les peuples. C’est pourquoi il est indispensable que l’utilisation de l’IA – surtout lorsqu’elle touche aux biens publics et aux droits fondamentaux – s’accompagne de critères clairs et de contrôles effectifs, inspirés de la participation et de la subsidiarité : les communautés et les corps intermédiaires ne peuvent être réduits à de simples destinataires de décisions prises ailleurs, mais doivent pouvoir contribuer au discernement et à la vigilance. En outre, la propriété des données ne peut être confiée uniquement à des acteurs privés, mais doit être réglementée. Elles sont le fruit de la contribution de nombreux acteurs et ne peuvent être vendues ou confiées à quelques-uns. Une créativité capable de les gérer comme un bien commun ou collectif est nécessaire, dans une logique de partage, comme le suggérait déjà saint Jean-Paul II à propos des biens collectifs. 128

109. The principles of Social Doctrine offer a framework for understanding this new reality. In a world where data, computational resources and regulatory influence remain in the hands of a few, to speak of the common good means exposing this new form of epistemic, economic and political asymmetry and naming the new monopolies of AI. To speak of the universal destination of goods means finding ways of ensuring universal access to both technologies and the education needed to use them. To speak of subsidiarity calls for protecting the ability of communities to make choices and corrections, rather than confining their role to mere oversight after the standards have been set elsewhere. To speak of solidarity obliges us to recognize the hidden, often exploited workers, who sustain algorithmic systems. To speak of justice requires questioning the global distribution of power that decides who in fact can train these models and who is merely subjected to them. Likewise, it means acknowledging that social justice is not only a goal to be safeguarded after technologies are deployed, but a condition that must shape their very design from the outset.Les principes de la Doctrine sociale nous aident à lire cette nouvelle réalité. Dans un monde où quelques sujets concentrent les données, les ressources informatiques et le pouvoir réglementaire, parler de bien commun signifie démasquer cette nouvelle asymétrie épistémique, économique et politique, en dénonçant les nouveaux monopoles de l’IA. Parler de destination universelle des biens signifie trouver des moyens d’assurer l’accès universel aux technologies et à la formation. Parler de subsidiarité exige de protéger la capacité des communautés à choisir et à corriger, sans reléguer leur intervention à un simple rôle de surveillance, une fois que les normes ont été établies ailleurs. Parler de solidarité oblige à reconnaître le travail invisible, souvent exploité, qui alimente les modèles algorithmiques. Parler de justice impose de s’interroger sur les géographies du pouvoir définissant qui peut entraîner les modèles et qui n’est qu’objet d’entraînement, et de reconnaître que la justice sociale n’est pas seulement un objectif à protéger après l’adoption des technologies, mais une condition préalable à mettre en œuvre dès leur conception.

110. Finally, I would like to employ the expression “to disarm,” which is close to my heart. Disarming AI means freeing it from the mentality of “armed” competition, which today is not limited simply to the military context, but is also an economic and cognitive phenomenon. This entails a race for ever more powerful algorithms and larger datasets, driven by the desire to secure geopolitical or commercial dominance. To disarm means discrediting the assumption that technical power automatically confers the right to govern. To disarm does not mean rejecting technology, but preventing it from dominating humanity. It means freeing technology from monopolistic control and opening it to discussion and debate, therefore making it human-friendly and restoring it to the plurality of human cultures and ways of life. Our task today is not only ethical or technical. It is ecological in the deepest sense, for it concerns a new dimension of our common home. AI is already an environment in which we are immersed, as well as a force with which we must engage. For this reason, merely regulating it is insufficient; it must be disarmed, welcoming and accessible.Je voudrais enfin employer un mot qui me tient à cœur : “désarmer”. Désarmer l’IA, c’est la soustraire à la logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive. C’est la course à l’algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste dans le but de consolider un avantage géopolitique ou commercial sur tous les autres. Désarmer, c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. Cela signifie la soustraire aux monopoles, la rendre discutable, contestable, et donc habitable, en la restituant à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie. La tâche, aujourd’hui, n’est pas seulement éthique ou technique : elle est écologique au sens le plus radical, car elle met en jeu une nouvelle dimension de notre Maison commune. L’IA est déjà un environnement dans lequel nous sommes immergés et un pouvoir avec lequel nous devons composer. C’est pourquoi il ne suffit pas de la réglementer : elle doit être désarmée et rendue accessible.

111. I wish to address a special appeal to those who develop artificial intelligence. In one sense, technological innovation can represent human participation in the divine act of creation. Developers, therefore, bear a particular ethical and spiritual responsibility, for every design choice reflects a vision of humanity. Just as the creator of an artistic or literary work must consider the values it conveys, so developers are called to embed values in their projects with due seriousness: with transparency, responsibility toward affected communities and careful attention to ensuring that what is being cultivated is a genuine good.J’adresse un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles. L’innovation technologique peut être, d’une certaine manière, une forme humaine de participation à l’acte divin de la création. Les développeurs portent donc une responsabilité éthique et spirituelle particulière, car chaque choix de conception exprime une vision de l’humanité. Tout comme l’auteur d’une œuvre artistique ou littéraire est tenu de prendre en compte les valeurs qu’elle exprime, ils sont appelés à traiter avec le sérieux qui s’impose les valeurs qu’ils insufflent à leurs projets : avec transparence, avec responsabilité envers les communautés impliquées et en veillant à vérifier que ce qui est cultivé est véritablement un bien.

CHAPTER THREEChapitre 3

What must not be lostCe que nous ne pouvons pas perdre

112. Having considered the issues of responsibility and governance of AI, we must now return to our central question: what does it mean to safeguard our humanity? The risk extends beyond the misuse of certain technologies. More gravely, the pervasive technocratic paradigm in which we are immersed, and that is amplified by the digital revolution and AI, threatens to normalize an anti-human vision. In that vision, the fullness of life is equated with having more, reducing weakness, eliminating uncertainty and exerting total control. When efficiency becomes the ultimate measure of value, human beings are tempted to see themselves as a project to be optimized rather than as persons called to relationship and communion.Après avoir rappelé les questions de responsabilité et de gouvernance de l’IA, il faut revenir à notre thème central : que signifie préserver l’humain ? Le risque n’est pas seulement que certaines technologies soient mal utilisées, mais que le paradigme technocratique dans lequel nous sommes plongés, renforcé par la révolution numérique et l’IA, fasse passer pour juste et normale une vision anti-humaine, selon laquelle la plénitude de la vie consisterait à avoir plus, à réduire la fragilité, à éliminer l’imprévu, à contrôler chaque chose. Lorsque l’efficacité devient la mesure de la valeur, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser plutôt que comme une créature appelée à la relation et à la communion.

113. In reality, elevating any single dimension of human existence to an absolute is always a mistake. Indeed, disorder does not arise only from scarcity; even unchecked growth can give rise to impoverishment. In an ecosystem, balance is disrupted when one species expands at the expense of others; in human life, something similar occurs when one faculty claims to be the measure of everything. Thus, intelligence, when absolutized, overshadows other essential dimensions of life, such as affection, the will, commitment and relationships. Similarly, technical power, if left unbalanced, does not make us more capable; it makes us more isolated and more vulnerable to being dominated and excluded. This critical point does not oppose intelligence, but serves as a reminder that when intelligence becomes self-referential, its true purpose of serving life and the human person is lost.En réalité, absolutiser une seule dimension de l’être humain est toujours une erreur. En effet, ce n’est pas seulement le manque qui engendre le désordre. Ce qui se développe sans mesure peut lui aussi devenir une forme de pauvreté. Dans un écosystème, l’harmonie se brise lorsqu’une seule espèce prolifère au détriment des autres. Chez l’être humain, il en va de même lorsqu’une faculté prétend devenir la mesure de tout. Ainsi, l’intelligence, si elle est absolutisée, finit par occulter d’autres dimensions essentielles de la vie : l’affection, la volonté, le dévouement ou la relation. Le pouvoir technique, s’il n’est pas équilibré, ne nous rend pas plus capables : il nous rend plus seuls, et plus exposés aux logiques de domination et d’exclusion. Il ne s’agit certainement pas de s’opposer à l’intelligence, mais de rappeler que celle-ci, lorsqu’elle se replie sur elle-même, oublie qu’elle est faite pour servir la vie et la personne humaine.

114. The quality of a civilization is measured not by the power of its means, but by the care it is able to offer, by its ability to recognize the other as a face not merely as a function. The ability to care for one another is a fundamental dimension of our humanity, one that is learned and mastered through lived experience. Reading stories to a child, offering company to an elderly person and arranging a home so that it is welcoming are simple gestures often rooted in family life. They teach us to value care at a societal level and train us to recognize others as persons worthy of attention. Technology can also support this mutual care between people, for example, by providing tools that help us anticipate and organize things, without undermining human freedom and judgment. After all, human beings are the subjects of relationships and responsible for their own decisions.La qualité d’une civilisation ne se mesure pas à la puissance de ses moyens, mais à l’attention qu’elle sait offrir, à sa capacité à reconnaître l’autre comme un visage et non comme une fonction. La capacité à prendre soin les uns des autres est une dimension importante de notre humanité. Cette capacité s’apprend et se perfectionne avec l’expérience. Lire des contes à un enfant, tenir compagnie à une personne âgée, rendre un espace accueillant sont des gestes qui se vivent dans un environnement familial mais qui nous aident à apprendre et à intérioriser l’importance de la bienveillance au niveau social et nous entraînent à reconnaître l’autre comme une personne digne d’attention. La technologie peut aussi soutenir l’attention mutuelle entre les personnes, par exemple si elle offre des instruments qui aident à prévenir et à organiser, mais sans priver de liberté ni de jugement l’être humain, sujet des relations et responsable des décisions.

CHAPTER THREEChapitre 3

Underlying narratives: transhumanism and posthumanismRécits de fond : transhumanisme et posthumanisme

115. In an attempt to shed light on the cultural assumptions accompanying the ongoing digital revolution, I would now like to turn our attention to certain currents of thought that interpret progress as surpassing the human condition, and which are often grouped under the labels of transhumanism and posthumanism. These perspectives form the ideological background present in some centers of technological power and occupy the collective imagination in a simplified form, especially in the media and on social networks. They tend to foster enthusiasm for new technologies through a futuristic vision of an “enhanced human being” or “human-machine hybrid.”En essayant de faire émerger les présupposés culturels qui accompagnent la révolution numérique en cours, je voudrais maintenant m’intéresser à certains courants qui interprètent le progrès comme un dépassement de l’humain et que l’on peut regrouper sous les noms de transhumanisme et de posthumanisme. Ils constituent les fondements idéologiques qui animent certains centres de pouvoir technologique et colonisent l’imaginaire collectif sous une forme simplifiée, en particulier dans les médias et sur les réseaux sociaux, entrainant l’enthousiasme pour les nouvelles technologies d’une vision futuriste de l’ “homme amélioré” ou de l’ “homme hybridé” avec la machine.

116. Transhumanism and posthumanism encompass a range of currents and sensibilities, making it difficult to define them in a single, unambiguous way. They can be likened to an archipelago of conceptual “islands,” distinct yet connected by a common “sea” of assumptions, namely the central role of technology and the aspiration to transcend the limits of the human condition. In general, transhumanism envisions the enhancement of human beings through technologies — such as biomedicine, body engineering, devices and algorithms — with the aim of increasing performance and capabilities. Posthumanism, especially in its more radical forms, goes further: it challenges anthropocentrism and envisions a hybridization of human beings, machines and the environment, even anticipating a threshold where humanity surpasses itself in a new evolutionary stage. Even when such ideas remain largely speculative, they gain relevance by altering the collective imagination and thereby influence social, economic and political choices. 129Le transhumanisme et le posthumanisme comprennent en leur sein une multitude de courants et de sensibilités, et il est difficile d’en donner une description univoque. On peut les comparer à un archipel d’îles conceptuelles différentes, reliées toutefois par le même océan de présupposés : la centralité de la technique et le rêve de dépasser les limites de la condition humaine. En général, le transhumanisme imagine un renforcement de l’être humain grâce aux technologies (biomédecine, ingénierie corporelle, dispositifs, algorithmes), avec l’ambition d’accroître les performances et les capacités. Le posthumanisme, surtout dans ses versions les plus radicales, va plus loin : il critique l’anthropocentrisme et envisage une forme d’hybridation entre l’être humain, la machine et l’environnement, allant jusqu’à imaginer un franchissement de seuil où l’humanité se surpassera en entrant dans une nouvelle étape évolutive. Même si ces hypothèses restent en grande partie spéculatives, elles acquièrent une importance, car elles modifient l’imaginaire collectif et, par conséquent, orientent les choix sociaux, économiques et politiques. 129

117. From the perspective of the Church’s Social Doctrine, the key issue is not the use of technology as such, but the vision that underlies it. If the human being is treated as something to be perfected or surpassed, it becomes easier to accept that some lives are less useful, less desirable or less worthy. In the name of progress, “necessary sacrifices” may begin to be justified, placing the burden on the most vulnerable in pursuit of a supposed optimization of the species. In this regard, the aforementioned warning of Saint Paul VI retains great foresight: indeed, scientific and technological advances, when detached from moral and social progress, end up turning against humanity. 130 For this reason, a clear distinction must be made. It is one thing to integrate technology within a human-centered, relational vision; it is quite another to be guided by an outlook that devalues human limits and promises a purely technical form of “salvation.”À la lumière de la Doctrine sociale de l’Église, le point crucial n’est pas l’usage de la technique en tant que telle, mais la vision qui la sous-tend : si l’être humain est traité comme un matériau à perfectionner ou à surpasser, il devient alors plus facile d’accepter que certains soient considérés comme moins utiles, moins désirables, moins dignes. Au nom du progrès, on peut en venir à imaginer des “sacrifices nécessaires” et à faire payer aux plus fragiles le prix d’une prétendue optimisation de l’espèce. L’avertissement déjà mentionné de saint Paul VI reste alors d’une grande clairvoyance : ce sont véritablement les acquis de la science et de la technique libérés du progrès moral et social qui finissent par se retourner contre l’homme. 130 C’est pourquoi il faut distinguer clairement : une chose est d’intégrer les technologies dans une vision humaine et relationnelle ; une autre est de se laisser guider par un imaginaire qui minimise les limites et promet un “salut” purement technique.

CHAPTER THREEChapitre 3

The limit, the heart and the grandeur of the human personLa limite, le cœur, la grandeur de l’être humain

118. Our relationship with life seems to be in crisis today. Everything that appears as a “limit” — incapacity, illness, old age, suffering, vulnerability — tends to be seen primarily as a defect to be corrected, rather than as a reality through which our humanity matures and opens itself to relationship. And yet we must remember that humanity flourishes not despite limitations, but often through them. The light of faith offers a perspective on reality that helps us recognize what we call the “contingency” of the things of this world. While it is right to strive to alleviate the suffering that marks human life, it is also wise to acknowledge our fundamental finitude, knowing that “religious experience, and in particular Christian faith, propose that we live, without oversimplification, this ambivalence between human greatness and limitation, interpreting it in the light of our original and fundamental relationship with God.” 131Notre rapport à la vie semble aujourd’hui en crise. Tout ce qui apparaît comme une “limite” – incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité – tend à être perçu avant tout comme un défaut à corriger, plutôt qu’un espace où l’humain mûrit et s’ouvre à la relation. Or, nous devons nous rappeler que l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite. Une vision de la réalité à la lumière de la foi aide à reconnaître ce que nous appelons la “contingence” des choses de ce monde. Si, d’une part, il est de notre devoir d’essayer d’éliminer la souffrance qui marque la vie humaine, d’autre part, il est sage de reconnaître notre finitude constitutive, sachant que « l’expérience religieuse, et en particulier la foi chrétienne, proposent d’habiter, sans simplifications, cette ambivalence entre la grandeur et la limite de l’humain, en la lisant à la lumière de la relation originelle et fondatrice avec Dieu ». 131

119. It is precisely within our limitations that the following find a place: compassion, as well as a sincere concern for the needs of others; a generosity that can emerge even in the midst of darkness and failure; spiritual experience and the worship of God. We see this at many moments when our limits become tangible: when we face rejection, when we suffer the illness or loss of a loved one, when we encounter our own weakness or failure. Mysteriously, it is precisely in such moments that we can discover a new wisdom, tangibly experience the closeness of others and encounter the presence of the Lord.C’est précisément dans notre nature limitée que trouvent leur place la compassion, la sincère préoccupation face aux besoins des autres, la générosité qui surprend même au milieu des ténèbres et de l’échec, l’expérience spirituelle et l’adoration de Dieu. Nous le constatons dans de nombreux moments où la limite se fait concrète dans notre vie, lorsque nous essuyons un refus, lorsque nous souffrons de la maladie ou de la mort d’un être cher, lorsque nous faisons l’expérience de l’incapacité ou de l’échec. Mystérieusement, c’est précisément dans ces moments-là que nous pouvons trouver une sagesse nouvelle, toucher de nos mains l’affection des gens et expérimenter la présence du Seigneur.

120. Even when limitations are experienced as inner suffering, human wisdom teaches us not to deny or suppress it, but to integrate it. To eliminate suffering entirely would mean, in the end, extinguishing love and desire as well. Those who love and desire cannot avoid passing through trial and suffering; and over the years, we carry within us lessons that leave their mark like scars, the memories of a journey shaped by freedom and failure, dreams and disappointments. It is only thanks to the interplay of these elements that the wonders of the soul occur within us, allowing us to sense the richness of our humanity. 132 To renounce this adventure, both tragic and splendid, in the name of a presumed transcendence of all limits, could mean many things, but it would no longer be human.Même lorsque la limite se manifeste par des souffrances intérieures, la sagesse humaine nous enseigne à ne pas la refouler ni la réprimer, mais à l’intégrer. Pour éliminer totalement la douleur, il faudrait, au fond, éteindre aussi l’amour et le désir. En effet, celui qui aime et désire ne peut éviter de passer par l’épreuve et la souffrance, et c’est pourquoi, au fil des ans, nous gardons en nous des enseignements qui s’impriment comme des cicatrices, mémoire du chemin parcouru entre liberté et chutes, rêves et déceptions. Ce n’est que grâce à l’entrelacement de ces éléments que, dans le cœur, se produisent ces merveilles de l’âme qui nous font savourer la saveur la plus douce de notre humanité. 132 Renoncer à cette aventure, à la fois dramatique et splendide, au nom d’un prétendu dépassement de toutes les limites, pourrait signifier bien des choses mais pas être humain.

121. The moral corruption of our limitations as created beings — namely the evil that clearly agitates the human heart — ruins society and life, at times reaching extreme forms of inhumanity. Yet even these painful expressions of our limitations leave openings for the good. Even when persons dehumanize themselves and bring about tragedy, a small light continues to shine within humanity, one that can be rekindled, with God’s grace, along paths of conversion and reconciliation. As Viktor Frankl rightly observed, in moments of horror, “we have come to know man as he really is. After all, man is that being who invented the gas chambers of Auschwitz; however, he is also that being who entered those gas chambers upright, with the Lord’s Prayer or the Shema Yisrael on his lips.” 133La corruption morale de notre condition de créature – le mal qui agite manifestement le cœur de l’homme – ruine la société et la vie, allant jusqu’aux extrêmes de la déshumanisation. Et pourtant, même cette forme douloureuse de limitation laisse entrevoir des lueurs de bien. Même lorsque l’être humain se déshumanise et provoque des tragédies, une petite lumière continue de briller dans l’humanité et reste capable de se rallumer, par la grâce de Dieu, sur les chemins de la conversion et de la réconciliation. Viktor Frankl disait à juste titre que dans les moments d’horreur « nous avons appris à connaître l’homme tel qu’il est réellement.Après tout, l’homme est l’être qui a inventé les chambres à gaz d’Auschwitz ; mais il est aussi celui qui y est entré debout, le Notre Père ou le Shema Israël aux lèvres ». 133

122. Finitude, when truly accepted, does not diminish us but opens us to recognizing the face of God and others. Indeed, precisely because we experience limits — vulnerability, suffering and failure — we can recognize the inviolable dignity of every person, both our own and that of others. In this same experience, we remain capable of intuiting a fraternity greater than ourselves and of perceiving injustice as a scandal. Authentic culture and art preserve this spark, resisting the normalization of evil. For this reason, certain works have taken on an almost prophetic significance: Beethoven’s Ninth Symphony can be seen as a desire for unity; Guernica as a denunciation of dehumanization; Schindler’s List as a call not to consign the past to oblivion.La finitude, lorsqu’elle est acceptée dans la vérité, n’appauvrit pas l’être humain, mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de l’autre. D’ailleurs, c’est précisément parce qu’il fait l’expérience de la limite – la vulnérabilité, la douleur, l’échec – qu’il peut reconnaître sa propre dignité et celle d’autrui comme inviolables. Et dans cette même expérience de la limite, il reste capable de percevoir une fraternité plus grande que lui-même et de reconnaître l’injustice comme un scandale. La culture et l’art, lorsqu’ils sont authentiques, préservent cette étincelle, empêchant la normalisation du mal. Ainsi, certaines œuvres ont pris une valeur presque prophétique : la NeuvièmeSymphonie de Beethoven comme désir d’unité ; Guernica comme dénonciation de la déshumanisation ; La Liste de Schindler comme invitation à ne pas livrer le passé à l’oubli.

123. History does not appear solely as a record of human violence, but also as evidence that humanity is capable of creating institutions that protect our shared life. Over the past two centuries, this can be seen in several emblematic achievements: the founding of the International Committee of the Red Cross (1863), whose operational neutrality ensures compassionate care for all; the long process that led to the abolition of slavery, which represented not only a legal shift but a transformation of conscience; the establishment of the United Nations (1945) and the Universal Declaration of Human Rights (1948), which articulated a shared language for affirming, at least as a common ideal, the universality of human dignity; and the 1951 Refugee Convention, which recognizes the duty to protect those fleeing persecution and danger. In each of these cases, the desire for good took concrete shape in public contexts — laws, institutions and practices — capable of limiting the abuse of power and defending the vulnerable. Yet none of these developments emerged without encountering resistance, narrow interests or cultural inertia. Moral progress almost always unfolds through a long and demanding journey, often marked by setbacks. We need only think of stalled peace processes or the slow implementation of environmental commitments. The very fragility of these achievements highlights how precious the responsibility is of those who initiate and sustain them.L’histoire n’apparaît pas seulement comme un catalogue de nos violences, mais aussi comme la preuve que l’être humain sait créer des institutions capables de protéger la vie en communauté. Au cours des deux derniers siècles, nous en voyons l’illustration dans certaines réalisations emblématiques : la fondation du Comité International de la Croix-Rouge (1863), dont la neutralité opérationnelle garantit des soins prodigués avec compassion à tous ; le long processus qui a conduit à l’abolition de l’esclavage qui n’a pas été un simple changement juridique, mais un changement de conscience ; la création de l’Organisation des Nations Unies (1945) et la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) qui ont établi un langage commun pour affirmer, au moins en tant qu’idéal partagé, que la dignité humaine est universelle ; la Convention relative au statut des réfugiés (1951) qui reconnaît un devoir de protection envers ceux qui fuient les persécutions et les menaces. Dans ces exemples, le désir de bien se traduit concrètement par des formes publiques – normes, institutions, pratiques – capables de limiter la force et de défendre les plus vulnérables. Mais rien de tout cela ne vit le jour sans se heurter à des résistances, à des intérêts mesquins et à des inerties culturelles. Les conquêtes morales prennent presque toujours la forme d’un chemin long et laborieux, marqué également par des revers : pensons aux processus de paix interrompus ou aux engagements environnementaux mis en œuvre avec lenteur. Pourtant, c’est précisément la fragilité de ces résultats qui montre à quel point la responsabilité de ceux qui les initient et les soutiennent est précieuse.

124. Certain events make it clear that history can also change when individuals truly take the dignity of everyone seriously: the civil rights movement in the United States of America, closely associated with the testimony of Martin Luther King Jr., or the end of apartheid in South Africa following the release of Nelson Mandela and his decision not to surrender the future to hatred. In different contexts, many courageous and generous women have also stood out, including Saint Laura Montoya, Saint Teresa of Calcutta, Dorothy Day, Marie Skłodowska-Curie, Maria Montessori, Elisabeth Elliot, Wangari Maathai, Benazir Bhutto and countless others from every continent whose commitment has contributed to making history more humane.Certains événements nous aident à comprendre que l’histoire peut changer dès lors qu’un seul homme ou une seule femme prend vraiment au sérieux la dignité de chacun : le mouvement des droits civiques aux États-Unis d’Amérique, lié notamment au témoignage de Martin Luther King Jr., ou la fin de l’apartheid en Afrique du Sud après la libération de Nelson Mandela et son choix de ne pas abandonner l’avenir à la haine. Dans des contextes différents, des femmes courageuses et généreuses se sont également distinguées, telles que sainte Laura Montoya, sainte Thérèse de Calcutta, Dorothy Day, Marie Skłodowska-Curie, Maria Montessori, Elisabeth Elliot, Wangari Maathai, Benazir Bhutto et tant d’autres, sur tous les continents, qui, par leur engagement, ont contribué à rendre l’histoire plus humaine.

125. Alongside these public signs, there is a more hidden but decisive story. We see it in religious communities that choose to serve in poor and dangerous places. We also see it in the martyrs of fraternity and justice, such as Saint Maximilian Mary Kolbe, Saint Oscar Romero and Blessed Enrique Angelelli; and in those witnesses who embodied the hope of the Gospel as well as human dignity amidst harsh, often inhumane conditions, such as Venerable Francis-Xavier Nguyễn Văn Thuận. Above all, it is visible in the “martyrs of everyday life” who care for, educate, accompany and comfort without fanfare, such as parents, nurses, doctors, volunteers and those who remain alongside an elderly person or an outcast. Their testimony demonstrates that goodness does not advance automatically, but requires the perseverance, memory and interior conversion necessary to begin anew, even after defeat.À côté de ces signes publics, il existe une trame plus cachée mais décisive : les communautés religieuses qui choisissent des lieux pauvres et dangereux ; les martyrs de la fraternité et de la justice comme saint Maximilien Marie Kolbe, saint Oscar Romero et le bienheureux Enrique Angelelli, ainsi que des témoins qui ont incarné, dans des conditions difficiles et souvent inhumaines, l’espérance de l’Évangile et la dignité de l’homme, comme le vénérable François-Xavier Nguyễn Văn Thuận. Et, surtout, les “martyrs du quotidien” qui soignent, éduquent, accompagnent, consolent sans faire de bruit, comme les parents, les infirmiers, les médecins, les bénévoles, les personnes qui restent aux côtés d’une personne âgée ou d’un exclu. Leur témoignage montre que le bien ne se fait pas de manière automatique, mais qu’il exige de la persévérance, de la mémoire et une conversion qui rend capable de recommencer même après les défaites.

126. It is this intertwining of just institutions, credible witnesses and daily fidelity that sustains hope and provides clear direction for technological progress without allowing the heart to regress. For this reason, humanity — in all its grandeur and woundedness — must never be replaced or surpassed. We can embrace the technological progress that alleviates suffering and unlocks new possibilities, provided that we do not abandon the very essence of our humanity, namely the capacity for relationship and love. This leads to a crucial question: if an authentic “more than human” exists, where is it to be found? The Christian faith answers that question by pointing to a fulfilment that does not arise from a technological divinization, but through God’s grace received in Christ.C’est précisément cette imbrication d’institutions justes, de témoignages crédibles et de fidélités quotidiennes qui entretient l’espérance et indique une direction : faire progresser la technique sans faire régresser le cœur. C’est pourquoi l’humanité – magnifique et blessée – ne doit être ni remplacée ni dépassée : elle peut accueillir les progrès de la technique pour soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilités, à condition de ne pas renier ce qui fait d’elle ce qu’elle est, c’est-à-dire la capacité de relation et d’amour. À ce stade, une question décisive s’impose : s’il existe un authentique “plus qu’humain”, où se trouve-t-il ? La foi chrétienne y répond en indiquant un accomplissement qui ne découle pas d’une divinisation technologique, mais de l’opération de la grâce de Dieu reçue dans le Christ.

CHAPTER THREEChapitre 3

The authentic “more than human”: grace and Christian humanismLe véritable “plus qu’humain” : grâce et humanisme chrétien

127. The expression “more than human” is not an exclusive domain of technological promise. For centuries, the Christian tradition has maintained that human beings are not confined by the boundaries of their own nature; rather, they are called to self-transcendence, not through an escape from reality or a contempt for their limitations, but through their fulfillment in love. Faith recognizes an openness toward the “beyond,” which originates as a gift from God. This transformation is a work of the Holy Spirit. As Saint Thomas Aquinas taught, this process of elevation and transformation “surpasses every capability of created nature,” 134 for an infinite disparity separates our finite nature from the life of God. 135 Nevertheless, it remains possible to enter into the heart of that inexhaustible life, even as we journey through the limitations of this world. The one who makes this passage possible can only be the Eternal One who gives of himself. Indeed, it is God himself who overcomes the “infinite” disproportion. 136 In him, the re-creation of the human person happens. “If anyone is in Christ, there is a new creation: everything old has passed away; see, everything has become new” ( 2 Cor 5:17).L’expression “plus qu’humain” n’appartient pas seulement au langage des promesses techniques. Depuis des siècles, la tradition chrétienne affirme que l’être humain n’est pas enfermé dans les limites de sa propre nature, mais qu’il est appelé à se transcender : non pas pour fuir la réalité ou par mépris des limites, mais pour s’épanouir dans l’amour. La foi connaît un “au-delà” qui naît du don de Dieu. Cette transformation est l’œuvre de l’Esprit Saint. Comme l’enseignait saint Thomas d’Aquin, ce processus d’élévation et de transformation « dépasse les facultés naturelles », 134 car il existe une distance infinie 135 entre notre nature et la vie de Dieu. Cependant, il est possible de nous insérer au sein de cette vie inépuisable, tandis que nous marchons dans les limites de ce monde. Et celui qui rend ce chemin possible ne peut être que l’Infini qui se donne : c’est Dieu lui-même qui surmonte la disproportion “infinie”. 136 C’est ainsi qu’a lieu la re-création de l’humain : « Si donc quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle : l’être ancien a disparu, un être nouveau est là » ( 2 Co 5, 17).

128. When we embrace the possibility of transcending ourselves through God’s grace, we do not deny our nature, nor do we become less human. On the contrary, as Pope Francis explained, “We become fully human when we become more than human, when we let God bring us beyond ourselves in order to attain the fullest truth of our being.” 137 Herein lies the radical departure from Promethean dreams: what saves humanity is not enhanced self-sufficiency, but a relationship that liberates, a communion that transforms. In this light, a technology that merely classifies and optimizes what already exists can, however unintentionally, become an obstacle to change and growth. For an algorithm, an error is a flaw to be corrected; for a person, however, an error can be a catalyst for profound change. A person’s future is not calculable, but depends on one’s freedom — elevated by the inexhaustible grace of God — and on the relationships cultivated.Lorsque nous acceptons cette possibilité de nous transcender par la grâce de Dieu, nous ne nous renions pas, nous ne devenons pas moins humains. Au contraire, comme l’expliquait le Pape François, « nous parvenons à être pleinement humains quand nous sommes plus qu’humains, quand nous permettons à Dieu de nous conduire au-delà de nous-mêmes pour que nous parvenions à notre être le plus vrai ». 137 C’est là que réside la différence radicale par rapport aux rêves prométhéens : ce qui sauve l’humain, ce n’est pas une autosuffisance renforcée, mais une relation qui libère, une communion qui transforme. Face à cela, une technologie qui classe et optimise ce qui existe déjà peut devenir, sans le vouloir, un obstacle au changement et à la croissance. Pour un algorithme, l’erreur est quelque chose à corriger ; pour une personne, elle peut être le début d’un changement profond. L’avenir d’une personne n’est pas prévisible, mais dépend de sa liberté portée par la grâce divine inépuisable, et des liens qu’elle cultive.

CHAPTER THREEChapitre 3

Two cities and two lovesDeux cités et deux amours

129. Christian humanism does not reject science or technology, but embraces them with gratitude and realism, and grounds them within a higher vocation. The creative intelligence of humanity is a gift that can alleviate suffering and open up new possibilities, but it must remain ordered toward the common good, justice, the care of the vulnerable and creation. In this sense, the true alternative is not between enthusiasm and fear, but between two paths of development: a progress that serves individuals and peoples, or a progress that subjects them to the mentality of power. Ultimately, the key question remains the one posed by Saint John Paul II: does AI “make human life on earth ‘more human’ in every aspect of that life? Does it make it more worthy of man?” 138 If the answer is yes, then we can recognize it as an opportunity to be embraced responsibly, on a path of patient, shared reconstruction, akin to the rebuilding of Jerusalem narrated in the Book of Nehemiah. If, however, power grows while the heart withers and human bonds fray, then we are faced with a new form of Babel — a construction that is grandiose, yet fundamentally dehumanizing.L’humanisme chrétien ne rejette pas la science et la technique, mais les assume avec gratitude et réalisme, et les inscrit “les pieds sur terre” dans une vocation plus élevée. L’intelligence créative de l’être humain est un don qui peut soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilités, mais elle doit rester au service du bien commun, de la justice, de la protection des plus fragiles et de la création. En ce sens, le véritable choix ne se situe pas entre l’enthousiasme et la peur, mais entre deux façons de construire : un progrès au service de la personne et des peuples, ou un progrès qui les soumet à des logiques de pouvoir. En fin de compte, la question décisive reste celle posée par saint Jean-Paul II : l’IA rend-elle« la vie humaine sur la terre “plus humaine” à tout point de vue ? La rend[-elle] plus “digne de l’homme” ? ». 138 Si la réponse est oui, alors nous pouvons y reconnaître une opportunité à accueillir avec responsabilité, dans un chemin de reconstruction patiente et partagée, sur le modèle de la renaissance de Jérusalem racontée dans le livre de Néhémie. Si, au contraire, la puissance grandit tandis que le cœur s’assèche et que les liens se rompent, alors nous sommes face à une nouvelle forme de Babel : une construction grandiose, mais inhumaine.

130. Questioning this alternative path of progress and how we interpret and live it is ultimately a matter of examining our own hearts. The way we understand and shape relationships, work and institutions, in practice reveals our fundamental values. In the end, it all stems from what we hold most dear. This is a love that guides us as to what we truly cherish, both as individuals and as a society, and directs our lives and actions. Saint Augustine described human history as a struggle between two loves, which give rise to two ways of inhabiting the world and living together — or two “cities,” as it were: on the one hand, the love of God and neighbor; on the other, the exclusive love of self. “Two loves have built two cities: the earthly city, the love of self even to the contempt of God; the heavenly city, the love of God even to the contempt of self.” 139 As throughout history, these two loves continue to contend for dominance in our hearts today. The age of AI is no exception: the construction of Babel or the rebuilding of Jerusalem begins within each one of us.S’interroger sur cette possibilité de progrès et sur la manière dont nous l’interprétons et le vivons revient toujours, au fond, à nous interroger aussi sur notre cœur. La manière dont nous concevons et organisons nos relations, notre travail et nos institutions reflète en effet nos valeurs fondamentales et, en dernière analyse, découle de ce qui nous tient le plus à cœur. C’est un amour qui nous guide : ce que nous aimons vraiment, autant comme individus qu’en tant que société, oriente notre vie et notre agir. Saint Augustin décrit l’histoire humaine comme le théâtre d’une lutte entre deux amours, qui ont construit deux façons d’habiter le monde et de vivre ensemble, deux “cités” : d’un côté, l’amour de Dieu et du prochain ; de l’autre, l’amour uniquement de soi. « Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste ». 139 Comme dans toute l’histoire humaine, aujourd’hui encore ces deux amours se disputent la suprématie dans notre cœur. L’ère de l’IA n’échappe pas à cette règle : la construction de Babel ou celle de Jérusalem commence en chacun de nous.

CHAPTER FOURChapitre 4

SAFEGUARDING HUMANITY AT A TIME OF TRANSFORMATION.
TRUTH, WORK, FREEDOM
Préserver l’humain dans la transformation
Vérité, travail, liberté

131. Having outlined the context in which the challenge of technological transformation is situated, especially those linked to AI and to transhumanist and posthumanist currents, we cannot remain at the level of general analysis alone. When languages and tools change, so do everyday actions and social relationships. For this reason, we must focus on certain areas in which these transformations have particularly concrete, and at times tragic, consequences. In light of the principles of the Church’s Social Doctrine, the digital transformation invites us to rediscover truth as a common good, to protect the dignity of work and to safeguard freedom against all forms of dependence and commercialization.Après avoir esquissé le contexte dans lequel s’inscrit le défi de la transformation technologique, en particulier celui lié à l’IA et aux courants transhumanistes et posthumanistes, nous ne pouvons nous contenter d’analyses générales. Lorsque les langages et les outils changent, les gestes quotidiens et les relations sociales changent eux aussi. C’est pourquoi il faut s’attarder sur certains domaines dans lesquels ces transformations ont des répercussions très concrètes, parfois dramatiques. À la lumière des principes de la Doctrine sociale de l’Église, la transformation numérique nous invite à redécouvrir la vérité comme bien commun, à protéger la dignité du travail et à préserver la liberté contre toute dépendance et toute marchandisation.

CHAPTER FOURChapitre 4

Truth as a common goodLa vérité comme bien commun

CHAPTER FOURChapitre 4

Truth and democracyVérité et démocratie

132. The use of digital platforms and AI systems is driving profound changes in public and political communication. Tools that could foster dialogue and participation are often used to construct distorted narratives and blur the boundaries between truth and falsehood, mixing facts with opinions. Disinformation did not begin with AI, yet today it finds a powerful amplifier in AI. The ability to manipulate content, images and videos exposes people to biased or misleading perspectives. This problem has both cultural and moral dimensions, since the quality of public communication depends directly on social trust and, in turn, shapes it. At the same time, truthful information does not arise from centralized or automated control. In public discourse, the truth of facts has a rational dimension, as it requires verification, cross-checking of sources and responsible argumentation. Moreover, it is deeply relational, built through bonds of trust and shared practices, as well as an honest exchange with others and with the world. Only the shared pursuit of the veracity of facts, perceived as a common good, can provide a solid foundation for just communication.L’utilisation des plateformes numériques et des systèmes d’IA accélère les profonds changements qui touchent la communication publique et politique. Des outils qui pourraient favoriser le débat et la participation sont souvent utilisés pour construire des récits déformés et brouiller les frontières entre le vrai et le faux, en mélangeant données et opinions. La désinformation n’est pas née avec l’IA, mais elle trouve aujourd’hui en elle un puissant multiplicateur. La possibilité de manipuler des contenus, des images et des vidéos expose les citoyens à des perspectives partielles ou trompeuses. Le problème touche à la dimension culturelle et morale, car la qualité de la communication publique dépend directement de la confiance sociale et a une incidence sur celle-ci. Une information véridique, en effet, ne naît pas d’un contrôle centralisé ou automatisé. Dans le discours public, la vérité des faits possède une dimension rationnelle car elle exige la vérification, le recoupement des sources et la responsabilité argumentative ; mais la vérité est encore plus relationnelle, elle se construit à travers des liens de confiance et des pratiques partagées, dans une confrontation honnête avec les autres et avec le monde. Seule la recherche partagée de la vérité des faits, considérée comme un bien commun, peut fonder une communication juste.

133. Those who command powerful technological and economic resources, along with substantial human capital for intervention, possess significant capabilities for influencing cultural change. Ultimately, they can influence a significant number of people concerning the truth about humanity, the world, the meaning of existence, the family and even God. This is pure power detached from truth, which subtly or overtly imposes what it wishes others to accept as true. At its root lies a deeper and often unrecognized “sickness”: the fact that “modern man is wrongly convinced that he is the sole author of himself, his life and society. This is a presumption that follows from being selfishly closed in upon himself.” 140 Consequently, people believe that they can construct reality, and that whatever best suits their claims corresponds to what is true. Saint John Paul II reflected on the consequences of this “crisis of truth,” going so far as to state that “once the idea of a universal truth about the good, knowable by human reason, is lost, inevitably the notion of conscience also changes.” 141 In such a context, universally valid truths, which precede us and which conscience must accept, are no longer recognized. This led Pope Francis to ask with realism: “What is law without the conviction, born of age-old reflection and great wisdom, that each human being is sacred and inviolable?” To which he concluded: “If society is to have a future, it must respect the truth of our human dignity and submit to that truth. Murder is not wrong simply because it is socially unacceptable and punished by law, but because of a deeper conviction. This is a non-negotiable truth attained by the use of reason and accepted in conscience. A society is noble and decent, not least for its support of the pursuit of truth and its adherence to the most basic of truths.” 142Ceux qui disposent de puissantes ressources techniques et économiques – et, par là même, de nombreuses ressources humaines pour agir – ont une grande capacité à provoquer des changements culturels et, en fin de compte, à convaincre un nombre important de personnes de ce qu’est la vérité sur l’être humain, sur le monde, sur le sens de l’existence, sur la famille, voire sur Dieu. Il s’agit là d’un pouvoir pur, dépourvu de vérité, qui impose subtilement ou ouvertement ce qu’il veut que les autres considèrent comme vrai. Derrière tout cela se cache une racine malsaine difficile à reconnaître : le fait que « l’homme moderne est parfois convaincu, à tort, d’être le seul auteur de lui-même, de sa vie et de la société. C’est là une présomption, qui dérive de la fermeture égoïste sur lui-même ». 140 Par conséquent, il pense pouvoir construire la réalité et considérer valable ce qui correspond le mieux à ses prétentions. Saint Jean-Paul II a réfléchi aux conséquences de la “crise autour de la vérité”, allant jusqu’à affirmer qu’« une fois perdue l’idée d’une vérité universelle quant au Bien connaissable par la raison humaine, la conception de la conscience est, elle aussi, inévitablement modifiée ». 141 Ainsi, la reconnaissance de vérités universellement valables qui nous précèdent et que la conscience doit accepter, vient à manquer. Cela a conduit le Pape François à se demander de manière réaliste : « Qu’est-ce que la loi sans la conviction, acquise après un long cheminement de réflexion et de sagesse, que tout être humain est sacré et inviolable ? » et à en conclure que « pour qu’une société ait un avenir, il lui faut cultiver le sens du respect en ce qui concerne la vérité de la dignité humaine à laquelle nous nous soumettons. Par conséquent, on n’évitera pas de tuer quelqu’un uniquement pour éluder la réprimande de la société et le poids de la loi, mais par conviction. C’est une vérité incontournable que nous reconnaissons par la raison et que nous acceptons par la conscience. Une société est noble et respectable aussi par son sens de quête de la vérité et son attachement aux vérités les plus fondamentales ». 142

134. The search for truth is an essential element of democracy, which is itself a means of contributing to the common good. When questions about what is true lose their appeal, and a pragmatism takes hold that is content with what appears useful or effective, then democratic life is weakened. After all, democracy does not consist of rules and procedures alone, but above all of a solid concordance with the facts and a genuine commitment to the good of individuals and society as a whole. Indifference to the truth leads, slowly but surely, to a descent into totalitarianism. As the philosopher Hannah Arendt wrote, the ideal subjects of such regimes are not so much those who are ideologically convinced, but rather “people for whom the distinction between fact and fiction (i.e., the reality of experience) and the distinction between true and false (i.e., the standards of thought) no longer exist.” 143La recherche de la vérité est un élément essentiel de la démocratie, qui est elle-même un instrument de participation au bien commun. Lorsque la question de savoir ce qui est vrai perd de son intérêt et qu’un pragmatisme se répand, se contentant de ce qui semble utile ou efficace, la vie démocratique s’affaiblit. En effet, celle-ci ne se nourrit pas seulement de règles et de procédures, mais avant tout d’un rapport loyal aux faits et d’une réelle orientation vers le bien des personnes et de la société. Le désintérêt pour la vérité conduit lentement mais inexorablement à glisser vers le totalitarisme, pour lequel, comme l’a écrit la philosophe Hannah Arendt, les sujets idéaux ne sont pas tant ceux qui sont idéologiquement convaincu, mais « les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus ». 143

CHAPTER FOURChapitre 4

Communication and the collective imaginationCommunication et imaginaire collectif

135. In view of this, it is important to recall that communication “is not only the transmission of information, but it is also the creation of a culture.” 144 The content that circulates within digital environments shapes how people perceive the world and introduces into the collective consciousness images and narratives that direct our desires and influence our daily choices. This is “not a parallel or purely virtual world,” 145 since what originates online now becomes a part of people’s lives, especially of the youngest.Dans cette perspective, il est important de rappeler que la communication « n’est pas seulement la transmission d’informations, mais aussi la création d’une culture ». 144 Les contenus qui circulent dans les espaces numériques influencent la manière dont les personnes perçoivent le monde et introduisent dans la conscience collective des images et des récits qui orientent les désirs et influencent les choix quotidiens. Ce « n’est pas un monde parallèle ou purement virtuel », 145 car ce qui naît en ligne fait désormais partie intégrante de la vie des personnes, surtout des plus jeunes.

136. For this reason, those who control digital platforms and means of communication have a considerable ability to affect the collective imagination and to present a particular vision of reality as desirable. Such power should be constantly guided by the pursuit of truth and respect for human dignity, so that the culture fostered on the internet does not become an instrument of excessive distraction, homogenization or dominance, but rather a setting in which inner freedom and critical thought can mature.C’est pourquoi ceux qui contrôlent les plateformes numériques et les moyens de communication ont une capacité remarquable pour influencer l’imaginaire collectif et présenter comme désirable une certaine vision de la réalité. C’est un pouvoir qui doit être constamment éclairé par la recherche de la vérité et le respect de la dignité humaine, afin que la culture qui se développe sur internet ne devienne pas un instrument de distraction excessive, d’uniformisation et de domination, mais un espace où puissent s’épanouir la liberté intérieure et la pensée critique.

CHAPTER FOURChapitre 4

Toward an ecology of communicationPour une écologie de la communication

137. Our first task is neither to demonize nor idolize technological tools, but to utilize them on the basis of a fundamental principle, namely that truth is a common good and not the property of those with power or influence. We must therefore promote an ecology of communication. On the level of public policy, this entails establishing norms so that the decision-making behind content selection and its development becomes more transparent and protects personal data. Regarding social and cultural aspects, this requires a strengthening of intermediary organizations, serious journalism and forums for debate, where reasoned argumentation and verification carry greater weight than immediate reaction. For families and schools, there is a growing need for new educational awareness and for formation concerning the proper and critical use of digital tools, AI and online commercial and financial platforms. In universities, the principal challenge lies in the integration of knowledge, cultivating both the capacity to connect and synthesize knowledge in order to grasp complexity, and the skills necessary to verify facts.Le premier devoir qui nous incombe est de ne pas diaboliser ni idolâtrer les outils, mais de les maîtriser en partant d’un point d’ancrage : la vérité est un bien commun, et non la propriété de ceux qui détiennent le pouvoir ou la visibilité. Il faut donc promouvoir une écologie de la communication : sur le plan des règles publiques, cela signifie établir des normes qui rendent plus transparentes les logiques selon lesquelles les contenus sont sélectionnés et amplifiés et qui protègent les données personnelles ; sur le plan social et culturel, en revanche, cela implique le renforcement des corps intermédiaires, un journalisme sérieux et des lieux de débat où comptent davantage l’argumentation et la vérification que la réaction immédiate ; du côté de l’école et de la famille, la croissance du besoin d’une nouvelle conscience éducative et la formation à l’utilisation correcte et critique des outils numériques, de l’IA, des plateformes d’achat et d’investissement ; du côté de l’université, le grand défi de l’intégration des savoirs, en formant à la fois à la capacité de relier et de fusionner les connaissances pour appréhender la complexité, et aux techniques de vérification des faits.

138. Christian communities, too, are called to commit themselves to transparency in communication and to the honest pursuit of facts. Sadly, this has not always been the case. We have witnessed with shame the emergence of painful truths concerning even members of the Church and ecclesial realities. In particular, some journalists, driven by a passion for truth, have played a crucial role in bringing injustices and abuses to light. To them, I wish to repeat the words that Pope Francis used in speaking to journalists: “I also thank you for what you tell us about what goes wrong in the Church, for helping us not to sweep it under the carpet, and for the voice you have given to the victims of abuse.” 146 Yet vigilance and transparency remain first and foremost a grave responsibility for the Church herself, and we must not wait for others to compel us to confront uncomfortable truths about ourselves.Même les communautés chrétiennes doivent s’engager à communiquer de manière transparente et à rechercher fidèlement les faits. Malheureusement, cela n’a pas toujours été le cas. Nous avons assisté avec honte à la pénible découverte de vérités douloureuses concernant également des membres de l’Église et des réalités ecclésiales. En particulier, certains journalistes passionnés par la vérité ont joué un rôle fondamental dans la mise en lumière d’injustices et d’abus. À ces derniers je voudrais répéter les paroles que le Pape François a prononcées en s’adressant aux vaticanistes : « Je vous remercie aussi pour ce que vous racontez sur ce qui ne va pas dans l’Église, pour ce que vous nous aidez à ne pas cacher sous le tapis et pour la voix que vous avez donnée aux victimes ». 146 Cependant, la vigilance et la transparence sont avant tout une grave responsabilité de l’Église elle-même et nous ne devons pas attendre que d’autres nous obligent à affronter des vérités dérangeantes sur nous-mêmes.

CHAPTER FOURChapitre 4

An educational alliance for the digital ageUne alliance éducative pour l’ère numérique

139. In an era when truth is often distorted in order to serve particular interests and communication strategies, the field of education assumes decisive importance. Yet rapid technological transformations reveal just how unprepared we are on the educational level. The pervasiveness of digital media fosters a culture of immediacy and hyper-stimulation, which gives rise to fatigue, boredom and apathy concerning the effort required for seeking the truth.À une époque où la vérité est souvent soumise aux intérêts et aux stratégies de communication, le monde de l’éducation revêt une importance cruciale. Mais les transformations technologiques rapides mettent en évidence notre manque de préparation sur le plan éducatif. L’omniprésence des médias numériques engendre une culture de l’immédiateté et de l’hyperstimulation, qui alimente la fatigue, l’ennui et l’apathie face à l’effort nécessaire pour rechercher la vérité.

140. Education, by contrast, is a long journey requiring patience, and therefore needs time for development and for engagement with reality beyond appearances. This is a fundamental issue because every technology shapes those who use it. Educating people about the use of AI, then, involves teaching them to decide when and for what purpose it ought not to be used. The speed and ease with which answers or summaries can be obtained risk extinguishing the desire to ask questions, which is a process that bears fruit only over time. As Plato wrote, the deepest and most important things are learned only after much time and effort, by engaging in discussion with others, “striking upon” ideas and experiences together like flint until the spark of understanding is kindled within us. 147 We must learn, then, how to exercise restraint in the use of AI and to protect our young people from the promise of the perfect machine, from that subtle temptation which renders human thought seemingly superfluous precisely when it is most needed.Au contraire, les processus éducatifs ont besoin de temps de croissance, d’une confrontation avec la réalité au-delà des apparences et d’un cheminement patient. La question est fondamentale, car toute technologie éduque ceux qui l’utilisent. Éduquer à l’utilisation de l’IA implique donc d’éduquer à décider quand et pourquoi ne pas l’utiliser. La rapidité et la facilité avec lesquelles on obtient une réponse ou une synthèse risquent d’éteindre le désir de poser des questions, qui ne porte ses fruits qu’avec le temps. Comme l’écrit Platon, les choses les plus profondes et les plus importantes ne s’apprennent qu’après beaucoup de temps et d’efforts, en s’engageant dans la discussion avec les autres pour “frotter” les concepts et les expériences comme s’il s’agissait de silex, jusqu’à ce que jaillisse en nous l’étincelle de la compréhension. 147 Nous devons nous éduquer à jeûner de l’IA et protéger nos jeunes de la promesse de la machine parfaite, de cette séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine précisément au moment où elle est la plus nécessaire.

141. In recent years, psychological and psychiatric literature has documented with growing insistence how early and unsupervised exposure to digital devices and social media can negatively impact sleep, attention span, control of emotions and relationships, especially during the most vulnerable stages of life, at times with tragic consequences. This is further aggravated by easy access to violent or degrading content that offends sensibility, to pornographic and hypersexualized material, to messages that trivialize the body and emotions, and to proposals that normalize risky behavior. Online phenomena such as grooming, blackmail and the sexual exploitation of minors are not uncommon, and are made more insidious by the use of fake profiles, algorithms that facilitate dangerous contact, and AI tools capable of manipulating images and videos. Having a personal mobile device at too early an age and using it without adult supervision can exacerbate young people’s vulnerabilities, foster addiction and expose them to isolation, bullying and cyberbullying, as well as to pressures to share intimate images or sensitive information.Ces dernières années, la littérature psychologique et psychiatrique a mis en évidence avec une insistance croissante comment une exposition précoce et non encadrée aux appareils numériques et aux réseaux sociaux peut avoir des répercussions négatives sur le sommeil, l’attention, la régulation émotionnelle et la vie relationnelle, en particulier chez les plus jeunes, avec des conséquences parfois dramatiques. À cela s’ajoute la facilité d’accès à des scènes violentes ou cruelles, qui blessent la sensibilité, à des contenus pornographiques et hypersexualisés, à des messages qui banalisent le corps et l’affectivité, ainsi qu’à des propositions qui normalisent des comportements à risque. Sur Internet, les phénomènes de détournement de mineurs, de chantage et d’exploitation sexuelle ne sont pas rares ; ils sont rendus plus insidieux par l’utilisation de faux profils, d’algorithmes qui amplifient les contacts dangereux et d’outils d’IA capables de manipuler des images et des vidéos. Le fait de disposer trop tôt d’un téléphone portable personnel et de l’utiliser sans contrôle parental peut accentuer la fragilité et favoriser les dépendances chez les jeunes, les exposant à des dynamiques d’isolement, de harcèlement et de cyberharcèlement, ainsi qu’à des pressions pour partager des images intimes ou des données sensibles.

142. It is difficult for parents by themselves to resist the influence of business models that monetize attention and time. Therefore, it is essential to form an alliance among policy-makers, educational institutions and families that is capable of concretely supporting adults in this task. Far-sighted public policies are needed to oppose the immediate interests of platforms, concentrated in a few hands, when they conflict with the wellbeing of minors. In this regard, interventions by legislators are appropriate for setting age limits, holding service providers accountable rather than shifting the whole burden of control onto families, and for providing specific protections against all forms of online sexual exploitation and violence. Thus can children and adolescents, who are entrusted to our care, be genuinely protected as a precious treasure. 148 At the same time, it is also necessary to teach children, adolescents and young people how to recognize manipulation, defend their dignity and respect that of others in digital environments. 149Il est difficile pour les parents de résister seuls au conditionnement des modèles économiques qui monétisent l’attention et le temps. C’est pourquoi une alliance entre les responsables politiques, les institutions éducatives et les familles est indispensable, afin d’apporter un soutien concret aux adultes dans leur devoir. Il faut s’opposer, par des choix publics à long terme, aux intérêts immédiats des plateformes – concentrées entre quelques mains – lorsqu’ils vont à l’encontre du bien-être des mineurs. Dans cette perspective, il convient de prendre des mesures législatives qui fixent des limites d’âge, responsabilisent les fournisseurs de services – sans faire peser la charge de ces restrictions sur les familles – et prévoient des protections spécifiques contre toute forme d’exploitation et de violence sexuelle en ligne, afin de protéger véritablement l’enfance et l’adolescence en tant que biens précieux confiés à nos soins. 148 Dans le même temps, il faut éduquer les enfants, les adolescents et les jeunes afin qu’ils apprennent à reconnaître les manipulations, à défendre leur dignité et à respecter celle des autres, y compris dans les environnements numériques. 149

CHAPTER FOURChapitre 4

The central role of schoolsLe rôle central de l’école

143. School is the place where new generations can learn to seek and love the truth, to reflect on the meaning of life and to recognize the dignity of every person. For this reason, many parents, who want their children to grow in the capacity to form relationships, develop critical thinking skills and embrace solid values, place great expectations on schools as valuable partners in their children’s education. Yet parents have the primary and inalienable right to choose the kind of education and formation for their children, in a manner consistent with their moral, cultural and religious convictions. Today, the world of education faces a number of urgent challenges.L’école est le lieu où les nouvelles générations peuvent apprendre à rechercher et à aimer la vérité, à s’interroger sur le sens de la vie et sur la dignité de chaque personne. C’est pourquoi de nombreux parents, qui souhaitent que leurs enfants grandissent en développant des capacités relationnelles, un esprit critique et des valeurs solides, placent de grands espoirs en elle, qu’ils considèrent comme une alliée précieuse dans l’éducation de leurs enfants. Les parents ont en effet le droit primordial et inaliénable de choisir le type d’instruction et de formation à donner à leurs enfants, conformément à leurs convictions morales, culturelles et religieuses. Le monde scolaire, aujourd’hui, est confronté à des défis qui ne peuvent être reportés.

144. The first challenge is socio-political. Both within individual nations and across different regions of the world, significant inequalities persist concerning access to basic education and higher studies. In many nations, Governments have not yet invested the necessary resources for guaranteeing a quality education for all, whether by adequately supporting the public school system or by assisting private institutions that offer this essential service. When a substantial portion of education, at various levels, is entrusted to private institutions, access to schooling may become overly dependent on families’ financial means, especially in the absence of adequate public support. In the face of this risk, it is nevertheless important to acknowledge and encourage the contribution of the many private Catholic educational institutions which ensure inclusive access for children and young people of every background, even when families’ economic circumstances would not otherwise allow it.Le premier défi est d’ordre sociopolitique. Tant au sein des différents pays qu’entre les différentes régions du monde, de fortes inégalités persistent en matière d’accès à l’éducation de base et à l’enseignement supérieur. Dans bon nombre de pays, l’État n’a pas encore investi les ressources nécessaires pour garantir à tous une éducation de qualité, tant en soutenant de manière adéquate le système scolaire public qu’en soutenant les établissements privés qui offrent ce service fondamental. Lorsqu’une part importante de l’enseignement, à différents niveaux, est confiée à des établissements privés, il peut arriver que l’accès à l’école soit trop dépendant des moyens financiers des familles, en l’absence d’un soutien public adéquat. Face à ce risque, il convient toutefois de reconnaître et de soutenir la contribution de nombreuses œuvres éducatives catholiques qui, bien qu’étant des établissements privés, garantissent un accueil inclusif aux enfants et aux jeunes de toutes origines, même lorsque la situation économique des familles ne le permet pas.

145. The second major challenge is pedagogical. Many educational systems struggle to keep pace with change and to support the integral development of students. The advance of information technologies and AI is rapidly rendering curricula obsolete that were designed for a different era. Meanwhile, the organization of schools, physical spaces, evaluation methods and the role of teachers themselves must be rethought in order to promote an authentically integral education that addresses every dimension of the person. It is necessary to support the ongoing formation of teachers throughout their professional lives, so that they can engage positively with new technologies, helping students to use them responsibly, critically and creatively, rather than passively succumbing to their influence.Le deuxième grand défi est pédagogique. De nombreux systèmes éducatifs peinent à s’adapter au rythme des changements et à soutenir un épanouissement global des élèves. Le développement des technologies de l’information et de l’IA rend rapidement inadéquats les programmes d’études conçus pour une autre époque, tandis que l’organisation de l’école, les espaces, les méthodes d’évaluation et la figure même de l’enseignant doivent être repensés dans la perspective d’une éducation véritablement globale, ouverte à toutes les dimensions de la personne. Il est nécessaire de soutenir la formation continue des enseignants tout au long de leur vie professionnelle, afin qu’ils sachent dialoguer de manière positive avec les nouvelles technologies, en aidant les élèves à en faire un usage responsable, critique et créatif, et à ne pas subir passivement leur influence.

146. The third major challenge is intellectual and concerns knowledge. Without careful attention, an educational system lacking in a love for truth may emerge, in which an incessant flow of information replaces the essential exercise of research, reflection and discernment. As knowledge becomes increasingly fragmented, it becomes difficult to grasp reality as a whole, to ask profound questions about meaning, or to develop authentic, critical and creative thought. Many educators already report signs of dehumanization, where people may “know many things” but struggle to find direction in their lives, partly due to an inability to connect information with deeper knowledge or maintain a sense of purpose. A genuinely healthy attitude is needed, requiring rhythms that incorporate silence, in-depth study, reading and judicious analysis, for without these elements inner freedom may be compromised.Le troisième grand défi est d’ordre intellectuel et lié à la sagesse. Si nous ne faisons pas attention, un système éducatif dépourvu d’amour pour la vérité risque de voir le jour, dans lequel le flux incessant d’informations se substitue à la recherche, à la réflexion et au discernement. Les connaissances fragmentaires se multiplient mais il devient plus difficile d’appréhender la réalité dans son ensemble, de poser des questions sur le sens des choses et de développer une véritable pensée critique et créative. De nombreux éducateurs perçoivent déjà les signes d’une possible déshumanisation où les personnes savent beaucoup de choses mais peinent à donner un sens à leur vie, notamment en raison de leur incapacité à relier les informations et les connaissances, et à ne pas en perdre de vue le sens. Il faut promouvoir une véritable hygiène de l’attention : des rythmes qui prévoient le silence, l’étude approfondie, la lecture, la confrontation mesurée ; sans ces éléments, la liberté intérieure risque d’être compromise.

147. The Church’s Social Doctrine invites families, schools, Christian communities and public institutions to form a renewed educational alliance. This takes shape when fundamental principles are translated into educational goals, including teaching students a sense of moderation and limits; recognition of the rights of others and of future generations to enjoy the goods that are either provided for us or made available by human ingenuity; freedom and responsibility; and a sense of transcendence and the common good. Schools are not called to follow the pace of the digital world, but to offer that which the digital sphere by itself cannot provide, namely a shared time for learning and developing trustworthy relationships.La Doctrine sociale de l’Église invite les familles, les écoles, les communautés chrétiennes et les institutions publiques à une alliance éducative renouvelée. Celle-ci se concrétise lorsque les principes fondamentaux se traduisent en objectifs éducatifs : éduquer à la sobriété et au sens de la limite ; éduquer à la reconnaissance du droit, de l’autre et de ceux qui viendront après nous, à jouir des biens qui nous sont donnés ou que l’ingéniosité humaine rend disponibles ; éduquer à la liberté et à la responsabilité ; éduquer au sens de la transcendance et au bien commun. L’école n’est pas appelée à courir après la rapidité du monde numérique, mais à offrir ce que le numérique seul ne peut donner : du temps partagé pour apprendre et des relations de confiance.

CHAPTER FOURChapitre 4

The dignity of work at a time of digital transitionLa dignité du travail dans la transition numérique

CHAPTER FOURChapitre 4

The value of workLa valeur du travail

148. Since the emergence of her Social Doctrine, beginning with Rerum Novarum, the Church has emphasized the protection of workers and the need to combat all forms of exploitation. Above all, however, the Magisterium has recognized in work “the essential key” 150 to understanding the entire social question, since it is through their work that individuals develop many dimensions of their existence. In view of this, we can understand the great intuition of Saint Benedict of Nursia, who united prayer and work, showing daily activity to be a part of the human response to God’s call. Created in the image of the Creator, our own work in some way continues his, for thereby we contribute to the progress of society and the common good, put to good use the capabilities we have received, improve and beautify the world, support our families, engage in cooperative relationships and, through listening and dialogue, learn to build together something that no one could achieve alone.Depuis la naissance de la Doctrine sociale, avec Rerum novarum, l’Église a attiré l’attention sur la protection des travailleurs et sur la nécessité de lutter contre toute forme d’exploitation. Mais, surtout, le Magistère a reconnu dans le travail « la clé essentielle » 150 pour comprendre l’ensemble de la question sociale, car c’est à travers lui que la personne développe de nombreuses dimensions de son existence. C’est dans cette perspective que l’on comprend également la grande intuition de saint Benoît de Nursie, qui a uni la prière et le travail en indiquant l’activité quotidienne comme partie de la réponse de la personne à l’appel de Dieu. Créés à l’image du Créateur, par nos œuvres nous prolongeons les siennes, nous contribuons au progrès de la société et à la construction du bien commun, nous mettons à profit les capacités reçues, nous améliorons et embellissons le monde, nous soutenons nos familles, nous entrons dans des relations de coopération et nous apprenons à construire ensemble, dans l’écoute et le dialogue, quelque chose que personne ne pourrait réaliser seul.

149. For these reasons, work is not simply an instrument; it expresses and enhances the dignity of our lives. It is a requirement of the human condition, a normal path toward maturity, development and personal fulfilment. In this regard, financial assistance to the poor may at times be necessary in emergencies, but it cannot become the sole response, since the goal is to enable each person to live with dignity through his or her own work. 151C’est pourquoi le travail n’est pas un simple instrument, mais il exprime et renforce la dignité de notre vie. Il est une exigence inscrite dans la condition humaine, un chemin ordinaire vers la maturité, le développement et l’épanouissement personnel. Dans cette optique, les aides économiques aux pauvres restent parfois nécessaires dans les situations d’urgence, mais elles ne peuvent devenir la seule réponse, car l’objectif est de permettre à chacun de vivre dignement grâce à son travail. 151

150. Today, the convergence of automation, robotics and AI is rapidly transforming the very structure of work. It is said that this will bring great improvements for everyone. In reality, however, the “new ways” of working are not necessarily better, for “while AI promises to boost productivity by taking over mundane tasks, it frequently forces workers to adapt to the speed and demands of machines, rather than machines being designed to support those who work. As a result, contrary to the advertised benefits of AI, current approaches to technology can paradoxically de-skill workers, subject them to automated surveillance and relegate them to rigid and repetitive tasks. The need to keep up with the pace of technology can erode workers’ sense of agency and stifle the innovative abilities they are expected to bring to their work.” 152 Precisely in order to avoid this drift, it is necessary to design systems that are centered on the human person and not solely on performance.Aujourd’hui, l’imbrication entre l’automatisation, la robotique et l’IA transforme rapidement la structure même du travail. Selon certains, cela apportera de grandes améliorations pour tous. En réalité, les “nouvelles façons” de travailler ne sont pas nécessairement meilleures « alors que l’IA promet de stimuler la productivité en prenant en charge des tâches ordinaires, les travailleurs sont souvent contraints de s’adapter à la vitesse et aux exigences des machines, au lieu que ces dernières soient conçues pour aider ceux qui travaillent. Ainsi, contrairement aux avantages annoncés de l’IA, les approches actuelles de la technologie peuvent paradoxalement déqualifier les travailleurs, les soumettre à une surveillance automatisée et les reléguer à des tâches rigides et répétitives. La nécessité de suivre le rythme de la technologie peut éroder le sentiment d’autonomie des travailleurs et étouffer les compétences innovantes qu’ils sont appelés à apporter à leur travail ». 152 C’est précisément pour éviter cette dérive qu’il faut concevoir des systèmes centrés sur la personne et non seulement sur la performance.

CHAPTER FOURChapitre 4

The problem of unemploymentLe problème du chômage

151. Saint John Paul II recognized that unemployment is a grave evil. Indeed, when it reaches massive proportions, it becomes a true social calamity that especially requires the State to exercise responsibility. 153 Today, amid the “fourth industrial revolution,” this concern is even more acute, as innovation is often pursued solely for reducing costs and increasing profits. 154 In some contexts, there is a legitimate fear of a significant and rapid contraction in available jobs that would create a chain reaction deeply impacting families, young people and local economies. In many sectors, this can already be seen in new forms of job insecurity and inequality, characterized by outsized remuneration for a highly specialized minority alongside declining wages for a large portion of the workforce.Saint Jean-Paul II a rappelé que le chômage est un mal grave qui, surtout lorsqu’il prend des proportions massives, peut devenir une véritable calamité sociale, qui interpelle tout particulièrement la responsabilité de l’État. 153 Aujourd’hui, dans la quatrième révolution industrielle, cette préoccupation s’accentue car l’innovation n’est souvent accueillie qu’en fonction de la réduction des coûts et de l’augmentation des profits. 154 Dans certains contextes, il est réaliste de craindre une contraction significative et rapide des emplois disponibles, avec un effet domino qui touche profondément les familles, les jeunes et les économies locales. Dans de nombreux secteurs, cela se traduit déjà par de nouvelles formes de précarité et d’inégalité, avec des rémunérations très élevées pour une minorité hautement spécialisée et des salaires de plus en plus bas pour une grande partie de la population active.

152. It is certainly desirable for technology to relieve humans of arduous, repetitive or dangerous tasks and to provide intelligent support for human activity. Yet, the protection of employment opportunities and the irreplaceable role of the individual must remain the general rule. The pursuit of greater profits cannot justify choices that systematically sacrifice jobs, because the human person is an end, not a means, and the economic order must remain subordinate to human dignity and the common good.Il est certes souhaitable que la technologie soulage l’homme de certains travaux particulièrement pénibles, répétitifs ou dangereux et qu’elle apporte un soutien intelligent à l’activité humaine, mais la règle générale doit rester la protection des emplois et du rôle irremplaçable de la personne. La recherche d’un profit plus élevé ne peut justifier des choix qui sacrifient systématiquement l’emploi, car la personne humaine est une fin et non un moyen, et l’ordre économique doit rester soumis à sa dignité et au bien commun.

153. At the same time, we must acknowledge that every real transition involves discontinuities, for it is uneven, fragmented and sometimes conflictual. Consequently, no single model of change or universal solution exists, since there are places and situations that require different responses. Given the inequality that characterizes our world, the spread of AI and computational systems produces varied effects in different places. Wealthy societies automate rapidly and chaotically, reducing the need for a workforce and creating room for unemployment and institutional friction. Vast regions of the world, by contrast, remain trapped in hybrid economies, where underpaid human labor and partial technologies coexist without achieving genuine transformation. These areas become places of precarious labor, and hotbeds of instability and forced migration. Therefore, solutions must be sought at national and local levels through the involvement of intermediary communities. We need adaptive tools, including well-structured models, local initiatives, progressive redistribution and new rights of access to essential goods. While not pursuing an abstract harmony, we must build concrete forms of human coexistence at this time of transformation.Parallèlement nous devons reconnaître que chaque transition réelle s’opère par à-coups : elle est inégale, fragmentaire, parfois conflictuelle. Il n’existe donc pas de modèle de changement unique ni de solution globale : il existe des territoires et des histoires qui exigent des réponses différentes. Compte tenu des inégalités qui caractérisent notre monde, la diffusion de l’IA et des systèmes informatiques produit des effets différents selon les lieux. Les sociétés riches s’automatisent rapidement et de manière chaotique, réduisant le besoin de main-d’œuvre, ce qui engendre des zones de chômage et des frictions institutionnelles. De vastes régions du monde, en revanche, restent prisonnières d’économies hybrides où le travail humain sous-payé et des technologies partielles coexistent sans jamais vraiment se transformer. Ces territoires deviennent des réservoirs de main-d’œuvre précaire et des foyers d’instabilité et de migrations forcées. Les solutions doivent donc être trouvées aux niveaux national et local, en impliquant les communautés intermédiaires. Il faut des outils capables de s’adapter : des modèles articulés, des expérimentations locales, des redistributions progressives, de nouveaux droits d’accès aux biens essentiels. Sans rechercher une harmonie abstraite, il s’agit de construire des formes concrètes de coexistence humaine dans cette transformation.

154. Work remains a fundamental dimension of the human experience, for not only is it a means of sustenance, but it is also a context for expression, relationships and contributing to the community. Therefore, the problems related to work extend beyond the income necessary for family survival. A society that guarantees employment to only a small fraction of the population, despite having a high level of technical development, risks exposing many to forced inactivity, a lack of responsibility and the absence of daily tasks and stimuli, resulting in human and cultural impoverishment. This creates a paradox of material progress and anthropological regression that undermines the foundations of a just and stable social peace. For this reason, the Church’s Social Doctrine insists that access to work for all must be a high priority for public policies and economic processes, serving as a criterion for evaluating the human quality of any development model. 155 Moreover, in those parts of the world where work tends to diminish or change radically due to technological and organizational processes outside of democratic control, we must rethink the nature of work and its connection to citizenship, ensuring that unemployment does not jeopardize social participation.Le travail reste une dimension fondamentale de l’expérience humaine : non pas seulement un moyen de subsistance, mais aussi un lieu d’expression, de relations et de contribution à la communauté. C’est pourquoi les problèmes liés au travail ne concernent pas uniquement le revenu nécessaire à la survie des familles. Une société qui ne garantirait du travail qu’à une petite partie de la population exposerait beaucoup de personnes à une situation d’inactivité forcée, d’absence de responsabilités, de manque d’engagement et de stimuli quotidiens, avec pour conséquence un appauvrissement humain et culturel en contradiction avec le niveau élevé de développement technique. Nous serions alors confrontés à un paradoxe de progrès matériel et de régression anthropologique, dans lequel les conditions d’une paix sociale juste et stable viendraient à manquer. C’est pourquoi la Doctrine sociale de l’Église insiste sur le fait que l’accès au travail pour tous doit rester un objectif prioritaire des politiques publiques et des processus économiques, un critère d’évaluation de la qualité humaine d’un modèle de développement. 155 D’ailleurs, dans les régions du monde où le travail tend à diminuer ou à se transformer radicalement sous l’effet de processus technologiques et organisationnels qui échappent au contrôle démocratique, il est nécessaire de repenser le travail lui-même et sa relation avec la citoyenneté, afin que l’absence d’emploi ne compromette pas la participation sociale.

155. In light of this conviction, we can better appreciate the history of the Church’s Social Doctrine after Rerum Novarum. The initiatives which emerged from that tradition, including associations, trade unions, cooperatives and welfare organizations, have contributed decisively to improving labor legislation, protecting the most vulnerable and promoting more humane conditions. 156 Today, however, these instruments are no longer sufficient by themselves in the face of the transformations driven by AI, the new organization of markets and the competitiveness that is rarely concerned with social sustainability. New collaborative efforts are needed among political leaders, labor organizations, the business world and the scientific community in order to develop rapidly adequate shared regulations and protections, including at the international level. 157 Labor unions, which the Church has consistently supported, are called upon to be open to new types of employment and the corresponding needs of workers, in order to represent and defend them. In this context, without bold decisions, the prospect of greater poverty and inequality looms large, which would leave many individuals marginalized, stranded and surrounded by the machines and automated systems that have replaced them.À la lumière de cette conviction nous pouvons également relire l’histoire de la Doctrine sociale de l’Église après Rerum novarum. Les initiatives nées dans ce sillage – associations, syndicats, coopératives, œuvres caritatives – ont contribué de manière décisive à améliorer la législation du travail, à protéger les plus vulnérables et à promouvoir des conditions plus humaines. 156 Aujourd’hui, cependant, ces instruments ne suffisent plus à eux seuls face aux transformations induites par l’IA, la nouvelle organisation des marchés et une compétitivité qui se soucie rarement de la durabilité sociale. Un nouvel effort concerté des responsables politiques, des organisations de travailleurs, du monde des entreprises et de la communauté scientifique est nécessaire pour élaborer rapidement des règles et des protections adéquates et partagées, y compris au niveau international. 157 Les organisations syndicales, que l’Église a toujours soutenues, sont appelées à s’ouvrir aux nouvelles formes de travail et aux nouveaux travailleurs, afin de les représenter et de les défendre dans un contexte où, sans choix courageux, se profilent davantage de pauvreté et d’inégalités, avec une multitude d’exclus entourés de machines et de systèmes automatisés qui ont pris leur place.

156. At this time of transition, it is not enough to react only when jobs disappear; we must oversee the transformation in advance. One viable path is, first of all, to establish social criteria for innovation. Here, every introduction of automation and AI should be accompanied by verifiable measures to protect the employment, retraining and participation of workers. In this way, technology will be oriented toward freeing up human time and capabilities, rather than producing exclusion. Second, we need proactive policies that make continuous training and professional transitions accessible to all, ensuring that the cost of adaptation does not fall solely on individuals. Finally, there needs to be a corporate commitment to include quality and dignity of work among its indicators of success. When these conditions are present, innovation can serve as an ally of safer, more creative and dignified work; without them, innovation tends to become an accelerator of injustice.Dans cette transition, il ne suffit pas de réagir lorsque des emplois disparaissent, mais il faut anticiper la transformation. Une voie envisageable consiste tout d’abord à fixer des critères sociaux pour l’innovation : toute mise en place de l’automatisation et de l’IA devrait s’accompagner de mesures vérifiables en matière de protection de l’emploi, de reconversion professionnelle et de participation des travailleurs, afin que la technologie vise à libérer du temps et des capacités humaines, et non à générer de l’exclusion. Deuxièmement, il est nécessaire que des politiques actives rendent accessibles à tous la formation continue et les transitions professionnelles, sans faire peser sur les individus l’intégralité du coût de l’adaptation aux transformations. Enfin, il faut une responsabilité des entreprises qui inclue la qualité et la dignité du travail parmi les indicateurs de réussite. Lorsque ces conditions sont réunies, l’innovation peut devenir l’alliée d’un travail plus sûr, plus créatif et plus digne ; lorsqu’elles font défaut, elle tend à se transformer en une accélération de l’injustice.

CHAPTER FOURChapitre 4

An economy that values dignityUne économie qui valorise la dignité

157. The labor market is one area in which the risks associated with new technologies more clearly emerge. It is thus necessary to remember that economic freedom is not absolute; it must always be measured against the common good and the dignity of every person. Entrepreneurial initiative can indeed be a true vocation, generating wealth and improving lives, rather than a variable that is dependent only on profit. This is possible when it recognizes that the creation of dignified, valuable jobs are an essential part of its proper service to society. 158Le marché du travail est l’un des domaines où les risques liés aux nouvelles technologies apparaissent le plus clairement. C’est pourquoi il faut rappeler que la liberté économique n’est pas absolue. Elle doit toujours être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque personne. L’initiative entrepreneuriale peut être une véritable vocation, capable de générer de la richesse et d’améliorer la vie de tous, à condition que la création d’emplois dignes et de valeur soit considérée comme une partie essentielle de son service à la société et non comme une variable dépendant uniquement du profit. 158

158. With prophetic spirit, Pope Francis warned against an economic freedom proclaimed in words alone, while actual conditions prevent many from benefiting from it. 159 Economic models that exalt efficiency and individual success often view investment in disadvantaged people or in those with slower development paths as useless or inconvenient, as if their futures depended solely on their ability to keep pace with the “winners.” In reality, a just society requires a vigilant State and civil institutions that are capable of overcoming the singular mentality of efficiency, and of ensuring that resources, creative solutions and regulations favor the most vulnerable. 160 Instead of waiting for the benefits of growth to reach the poor “eventually,” decisions need to be taken to ensure that growth becomes inclusive from the outset. The experience of recent decades shows that in economic and financial crises, it is always the poor who pay the highest price, while the theories that promise automatic general prosperity often prove to be illusory.Avec un esprit prophétique, le Pape François a mis en garde contre une liberté économique qui n’est proclamée qu’en paroles, alors que les conditions réelles empêchent beaucoup de personnes d’en bénéficier effectivement. 159 Les modèles économiques qui exaltent l’efficacité et la réussite individuelle ont tendance à considérer comme inutile ou peu rentable l’investissement dans les personnes issues de situations défavorisées ou dont le parcours de croissance est plus lent, comme si leur destin dépendait exclusivement de leur capacité à suivre le rythme des gagnants. En réalité, une société juste exige un État présent et des institutions civiles capables de dépasser la seule logique de l’efficacité, en orientant explicitement les ressources, la créativité et les normes en faveur des plus vulnérables. 160 Au lieu d’attendre les bénéfices d’une croissance qui éventuellement profitera aussi aux pauvres, il faut des choix qui rendent la croissance inclusive dès le départ. Les expériences des dernières décennies montrent que, lors des crises économiques et financières, ce sont toujours les pauvres qui paient le prix le plus élevé, tandis que les théories qui promettent un bien-être général automatique s’avèrent souvent illusoires.

159. It is important to move beyond the current metrics of development — which for more than eighty years have been tied to the concept of Gross Domestic Product (GDP) — since these metrics almost systematically neglect aspects essential to the overall wellbeing of people and the environment. The development of parameters and metrics complementary to GDP is crucial for improving the databases used for conducting analyses, political and economic decision-making and establishing regional, national and international priorities. The introduction of new parameters will allow for a comprehensive and timely assessment of how legislative and regulatory decisions impact the dignity of work, shared prosperity, inequality reduction and environmental protection. It will also affect the concept of development, educational processes, mindsets and public opinion, as well as peace, which is only authentic when based on justice.Depuis plus de quatre-vingts ans, on constate la nécessité de dépasser les paramètres actuels de mesure du niveau de développement étroitement liés au concept de Produit Intérieur Brut (PIB). Presque systématiquement, le PIB néglige des aspects essentiels du bien-être global des personnes et de l’environnement. Parallèlement, le PIB valorise des activités qui ont un impact, à court ou à long terme, sur la vie de notre planète. La mise au point de paramètres et d’indicateurs complémentaires au PIB est décisive pour améliorer les données de base utilisées pour effectuer des analyses, prendre des décisions politiques et économiques, et définir les priorités régionales, nationales et internationales. L’introduction de nouveaux paramètres permettra d’évaluer, avec une vision large et adaptée à notre époque, les effets des décisions législatives et réglementaires sur la dignité du travail, la prospérité partagée, la réduction des inégalités et la protection de l’environnement. Elle aura également une incidence sur le concept même de développement, sur les processus de formation, sur les mentalités et l’opinion publique, et aussi sur la paix qui n’est véritable que si elle repose sur la justice.

160. In recent years, finance has increased in importance and has undergone significant innovation, driven partly by the introduction of cryptocurrencies. The reflections and observations contained in the teaching of my predecessors, particularly in their Encyclicals, have highlighted how the financial intermediation sector, “when operating without the necessary anthropological and moral foundations, has not only produced manifest abuses and injustice, but also demonstrated a capacity to create systemic and worldwide economic crisis.” 161 It is likewise the case that income from capital risks replacing income from labor, which is often confined to the margins of the economic system’s primary interests. Yet savings transformed into credit for the real economy, thereby creating both jobs and self-employed work, remain central for development and the investments that must accompany ongoing transitions. The social function of credit remains irreplaceable. Finance for its own sake is fundamentally different from finance aimed at the development, creation and evolution of work.La finance a pris une importance croissante ces dernières années et a connu une forte innovation également suite à l’introduction des cryptomonnaies. Les réflexions et les indications contenues dans le Magistère de mes Prédécesseurs, en particulier dans les Encycliques, ont mis en évidence que le fonctionnement de l’intermédiation financière « lorsqu’il est déconnecté des justes fondements anthropologiques et moraux, non seulement produit des abus et des injustices évidents, mais se révèle capable de créer des crises systémiques de portée mondiale ». 161 Il est tout aussi vrai que la rentabilité du capital risque de se substituer au revenu du travail, souvent relégué en marge des principaux intérêts du système économique. Pourtant, l’épargne qui se transforme en crédit pour l’économie réelle, et pour créer des emplois salariés ou indépendants, reste centrale pour le développement et pour les investissements qui doivent accompagner les transitions en cours. La fonction sociale du crédit reste irremplaçable. La finance pour la finance est bien différente de la finance pour le développement et pour la création et l’évolution du travail.

161. This perspective needs to become part of a broader view of global dynamics. While the world’s wealth has grown in absolute terms, it is increasingly concentrated in fewer hands, widening inequalities both within and between countries. “There are a few who have too much, and too many who have little, that is the logic of today.” 162 Scientific and technological advances, even in the medical field, are not easily accessible to the vast majority of people, as was dramatically demonstrated during the recent pandemic. While some regions spend heavily on superfluous interventions or dreams of individual enhancement accessible only to a select few, other parts of the world lack the essential equipment needed to save millions of human lives. To think that new technologies will automatically benefit everyone is to ignore the evidence. Unless transformations at the design stage prioritize the prevention of new and further disparities, technological progress will inevitably produce structural inequalities. Today, justice requires access to the benefits of innovation, including care, knowledge, tools and opportunities.Cette perspective doit s’inscrire dans une vision plus large des dynamiques mondiales. La richesse mondiale a augmenté en termes absolus, mais sa concentration entre quelques mains s’est accentuée et les déséquilibres se sont creusés, tant entre les pays qu’au sein d’un même pays : « Quelques-uns ont trop et trop de personnes ont trop peu, telle est la logique d’aujourd’hui ». 162 Les progrès scientifiques et technologiques, y compris dans le domaine médical, ne sont pas facilement accessibles à la grande majorité de la population, comme on l’a vu de manière dramatique lors de la récente pandémie de Covid-19. Alors que dans certaines régions, on investit dans des interventions superflues ou dans des rêves d’amélioration individuelle que peu de gens peuvent se permettre, dans d’autres parties du monde, il manque encore des équipements essentiels pour sauver des millions de vies humaines. Penser que les nouvelles technologies profiteront automatiquement à tous, c’est ignorer une évidence : si l’on ne gère pas les transformations en se fixant comme objectif prioritaire, dès la phase de conception, la prévention de nouvelles disparités supplémentaires, le progrès technologique engendrera automatiquement des inégalités structurelles. La justice passe aujourd’hui aussi par l’accès aux bienfaits de l’innovation : soins, connaissances, outils, opportunités.

162. Just laws and methods of redistribution are certainly necessary for correcting imbalances, including tax systems that lighten the burden on the weakest and ask for more from those with greater resources. However, the pursuit of social justice should not be considered a separate issue that follows only after the production of wealth, as if the economy existed solely to create wealth, with politicians only intervening afterwards in order to distribute it. Indeed, justice concerns every phase of economic activity, from resource acquisition to financing, and from production to consumption; every choice has moral consequences. 163Il faut certes des lois justes et des instruments de redistribution qui corrigent les déséquilibres, notamment par le biais de systèmes fiscaux en allégeant la charge pesant sur les plus faibles et exigent davantage de ceux qui disposent de ressources plus importantes. Mais il ne faut pas considérer la recherche de la justice sociale comme une question distincte et postérieure à la production de richesse, comme si l’économie devait simplement créer de la valeur et la politique n’intervenir qu’ensuite pour la redistribuer. Au contraire, la justice concerne toutes les phases de l’activité économique, de la mobilisation des ressources au financement, de la production à la consommation, et chaque choix a des conséquences morales. 163

163. More than ever, in the age of AI and robotics, it is no longer possible to rely solely on the “invisible hand” of the market. 164 Politics has the task of orientating economies and technologies to the common good, promoting dignified work, social inclusion and an equitable distribution of the benefits of innovation. Since many economic decisions transcend national borders, there is also a need for international cooperation capable of defining common strategies, especially in favor of the most vulnerable countries and people, in order to promote development and overcome welfare dependency. The thinking behind these choices is the immeasurable dignity of every person, the common good and a world truly governed for everyone. The interdependence between peace and development, as Saint Paul VI prophetically wrote in 1967, 165 remains applicable today, for prosperity contributes to building and reinforcing peace only if it is widespread, inclusive and sustainable.À plus forte raison, à l’ère de l’IA et de la robotique, il n’est plus possible de se fier uniquement à la “main invisible” du marché : 164 la politique a pour mission d’orienter les dynamiques économico-technologiques vers le bien commun, en favorisant un travail décent, l’inclusion sociale et une égale répartition des bénéfices de l’innovation. Comme de nombreuses décisions économiques dépassent les frontières des États, une coopération internationale capable de définir des stratégies communes est également nécessaire, surtout en faveur des pays et des groupes les plus vulnérables, afin de promouvoir le développement et de dépasser l’assistanat. La logique qui inspire ces choix est celle de l’infinie dignité de chaque personne, du bien commun et d’un monde véritablement pensé pour tous. L’interdépendance entre paix et développement, comme l’écrivait prophétiquement en 1967 saint Paul VI, 165 pourrait ainsi être actualisée aujourd’hui : la prospérité ne peut contribuer à construire et à renforcer la paix que si elle est généralisée, inclusive et durable.

164. In practical terms, in the age of AI and robotics, ensuring that the economy favors human dignity means adopting certain criteria for firm action. First, transparency and accountability: when data and algorithms influence credit distribution, personnel selection or access to services and opportunities, it is necessary that decisions be understandable, contestable and subject to oversight, so that individuals are not reduced to mere profiles. Second, inclusion and access: the benefits of innovation must be paired with investments in skills, infrastructure and essential services to ensure that technology does not widen the gap between those who have and those who have not. Finally, measures to ensure equity: taxation, social protection and industrial policies must correct the imbalances created by the concentration of wealth and power. Indeed, these criteria do not constitute a curb on innovation; instead they make it civilized and humane.Concrètement, orienter l’économie vers la dignité signifie adopter certains critères d’action stables, même à l’ère de l’IA. Tout d’abord, la transparence et la responsabilité : lorsque les données et les algorithmes influencent l’octroi de crédits, la sélection du personnel, l’accès aux services ou aux opportunités, il est nécessaire que les décisions soient compréhensibles, contestables et soumises à un contrôle, afin que la personne ne soit pas réduite à un simple profil. En second lieu, l’inclusion et l’accès : les bénéfices de l’innovation doivent s’accompagner d’investissements dans les compétences, les infrastructures et les services essentiels, afin que la technologie ne creuse pas davantage le fossé entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Enfin, des mesures d’équité : la fiscalité, la protection sociale et les politiques industrielles doivent corriger les déséquilibres créés par la concentration de la richesse et du pouvoir. Ces critères ne sont pas un frein à l’innovation : ils la rendent, en réalité, viable et humaine.

CHAPTER FOURChapitre 4

Families and young people: the social conditions for hopeFamille et jeunes : conditions sociales de l’espérance

165. The family is a primary social good. Founded on the enduring union between a man and a woman, it is the first environment in which all persons develop their potential, become aware of their dignity and learn the earliest forms of truth and goodness, internalizing the habits that prepare them for life in society. 166 As the first natural society, endowed with foundational rights, the family is the fundamental and irreplaceable cell of every community organization. 167 Consequently, when political projects and major economic decisions relegate the family to a marginal or secondary role, the authentic growth of the entire social body is compromised. 168La famille est un bien social primordial. Fondée sur l’union stable entre un homme et une femme, elle est le premier milieu dans lequel chacun développe ses potentialités, prend conscience de sa dignité et apprend les premières formes de vérité et de bonté, en intériorisant des habitudes qui préparent à la vie sociale. 166 Première société naturelle, dotée de droits originels, la famille est la cellule fondamentale et irremplaçable de toute organisation communautaire. 167 Par conséquent, lorsque les projets politiques et les grandes décisions économiques la relèguent à un rôle marginal ou secondaire, la croissance authentique de l’ensemble du corps social s’en trouve compromise. 168

166. The family, however, is a fragile social good immediately affected by the economic and technological transformations reshaping the nature of work. It thus requires cultural, juridical and economic support. The devastating impact of unemployment and job insecurity on family structures is well known. In the short term, it may seem advantageous to reduce labor costs or maximize financial efficiency, but in the long term this undermines the very foundations of social coexistence. While technological successes are celebrated, the social fabric is progressively eroded, as if by a silent virus.La famille est toutefois un bien social fragile, qui subit de plein fouet les transformations économiques et technologiques qui bouleversent le monde du travail, et qui a besoin d’un soutien culturel, juridique et économique. L’impact dévastateur du chômage et de la précarité sur le tissu familial est bien connu. À court terme, il peut sembler avantageux de réduire le coût du travail ou de maximiser l’efficacité financière, mais à long terme, cela sape les fondements mêmes de la vie en société : tandis que l’on célèbre les succès technologiques, la structure sociale s’érode progressivement, comme sous l’effet d’un virus silencieux.

167. For young people, job insecurity is particularly devastating. As the Bishops of the United States of America have recalled, work is not merely a source of income but a crucial sphere in which identity is formed, friendships and relationships are forged, practical responsibilities are learned and one’s vocation is discerned. 169 When access to work is hindered by high levels of unemployment, inadequate systems of training or structural barriers, many young people find the path to their human and professional fulfilment blocked. The need to change jobs several times over the course of life requires that continuous updating and retraining be provided, so that new generations can competently and independently face the risks of an economic environment that is both changing and often unpredictable. 170Pour les jeunes, la précarité de l’emploi est particulièrement dramatique. Comme le rappellent les évêques des États-Unis d’Amérique, le travail n’est pas seulement source de revenus, mais un domaine déterminant où se forge l’identité, où se nouent des amitiés et des relations, où l’on apprend des responsabilités concrètes et où l’on discerne sa vocation. 169 Lorsque l’accès à l’emploi est entravé par des taux de chômage élevés, des systèmes de formation inadéquats ou des barrières structurelles, de nombreux jeunes voient leur cheminement vers l’épanouissement humain et professionnel bloqué. La nécessité de changer plusieurs fois d’emploi au cours de la vie exige des parcours de mise à jour et de requalification permanents, qui rendent les nouvelles générations capables d’assumer, avec compétence et autonomie, les risques d’un contexte économique changeant et souvent imprévisible. 170

168. This gives rise to a specific public responsibility. The State has the duty to support business activity by fostering conditions favorable to employment, promoting work where it is lacking and defending it in times of crisis, since it is a primary good for families and for society. 171 Particularly in an age of continuous technological transformation, we need a political creativity that will promote “work” and place the family and coming generations at the center; otherwise our economic progress will translate into new forms of insecurity and exclusion.Il en découle une responsabilité publique spécifique. L’État a le devoir de soutenir l’activité des entreprises en créant des conditions favorables à l’emploi, en favorisant le travail là où il fait défaut et en le défendant en temps de crise, car il est un bien essentiel pour les familles et pour la société. 171 En particulier en cette période de profondes transformations technologiques, une créativité politique en faveur du travail qui place la famille et les nouvelles générations au centre est requise, si nous ne voulons pas que les progrès économiques se traduisent par de nouvelles formes d’insécurité et d’exclusion.

169. Supporting families and young people in this transition requires choices that make stability feasible. As has been noted above, labor policies need to promote continuity and the quality of employment, countering insecurity as a normal condition of life and encouraging realistic paths for entry into the workforce and for professional growth. Second, measures are needed to ensure a healthy way of living, for without a proper balance between work, leisure and rest, families are weakened and young people struggle to develop a sense of responsibility. Furthermore, it is essential to invest in accessible education and retraining, so that the professional mobility demanded by the digital economy does not become a harsh selection between those who are able to update their skills and those who cannot. Finally, social ties must be supported, with networks and educational communities that accompany life choices and prevent uncertainty from giving rise to loneliness or addictions. If implemented, these technological transformations can be navigated without undermining the capacity to build the future, which is what makes a society prosperous.Soutenir les familles et les jeunes dans cette transition nécessite des choix qui rendent la stabilité possible. Ainsi qu’indiqué plus haut, il faut des politiques de l’emploi qui favorisent la continuité et la qualité de ce dernier, en luttant contre la précarité comme condition normale de vie et en promouvant des parcours réalistes d’accès à l’emploi et d’évolution professionnelle. Deuxièmement, il faut des mesures qui garantissent des rythmes humains : sans équilibre entre travail, services et repos, la famille s’affaiblit et les jeunes ont du mal à développer leur sens de la responsabilité. De plus, il est essentiel d’investir dans une formation et une reconversion accessibles, afin que la mobilité professionnelle exigée par l’économie numérique ne devienne pas une sélection cruelle entre ceux qui peuvent se former et ceux qui ne le peuvent pas. Enfin, il faut soutenir les liens sociaux : des réseaux et des communautés éducatives qui accompagnent les choix de vie et empêchent que l’incertitude ne génère solitude et dépendances. Ainsi, la transformation technologique peut être traversée sans briser ce qui rend une société féconde : la capacité de construire l’avenir.

CHAPTER FOURChapitre 4

Protecting freedom against dependencies and commercializationPréserver la liberté face à la dépendance et à la marchandisation

CHAPTER FOURChapitre 4

Dependencies and societal controlDépendances et contrôle social

170. Having reflected on truth and education, work and families, we must now consider the impact of the digital revolution on human freedom, addressing risks to both the mental health of individuals and broader social challenges. The subtler forms of addiction linked to the “digital attention economy” should not be underestimated, since platforms and services are often designed to capture users’ time and attention, exploiting their vulnerabilities and weakening their inner freedom. When business models thrive on human weakness, the person is treated as a means rather than as an end; those who design or finance such systems bear a moral responsibility that cannot be ignored. There is an urgent need to promote technologies that strengthen interior freedom by fostering education in digital sobriety and the protection of minors, thus countering models that exploit vulnerability.Après avoir abordé les thèmes de la vérité et de l’éducation, du travail et de la famille, nous devons maintenant nous pencher sur l’impact de la révolution numérique sur la liberté humaine, en réfléchissant à la manière d’affronter tant les risques liés à la psychologie individuelle que les grands drames sociaux. Il ne faut pas sous-estimer les formes les plus subtiles de dépendance liées à l’économie numérique de l’attention, où les plateformes et les services sont conçus pour capter le temps et le regard des utilisateurs, en exploitant leurs fragilités et en affaiblissant leur liberté intérieure. Lorsque des modèles commerciaux prospèrent sur la faiblesse humaine, la personne est traitée comme un moyen et non comme une fin, et ceux qui conçoivent ou financent ces systèmes assument une responsabilité morale à laquelle ils ne peuvent se soustraire. Il est urgent de promouvoir une utilisation des technologies qui renforce la liberté intérieure : éducation à la sobriété numérique, protection des mineurs et lutte contre les modèles qui prospèrent sur la vulnérabilité.

171. A further risk, less visible but no less serious, is that of social control made possible by the massive collection of data and use of algorithmic systems. When every action—movements, purchases, relationships and preferences—leaves a trace, a new form of power emerges, namely the power to profile, predict and influence behavior, often without individuals being fully aware of it. If such kinds of data are used to make decisions affecting concrete opportunities — such as access to credit, employment or essential services — there is a risk of undermining freedom and discriminating against the most vulnerable. Furthermore, control is exercised not only through explicit prohibitions, but also through the architecture of visibility: what is amplified or rendered invisible, what is rewarded or penalized, ultimately shapes opinions and choices, fostering conformity and self-censorship. For this reason, freedom in the digital age is not merely a matter of interiority but also a public concern. It calls for clear rules, transparency, the possibility of recourse and proportionate limits on the use of intrusive technologies, so that technology will remain at the service of the human person and not become a form of control over consciences.Un autre risque, moins visible mais non moins grave, est celui du contrôle social, rendu possible par la collecte massive de données et l’utilisation de systèmes algorithmiques. Lorsque chaque geste laisse des traces – déplacements, achats, relations, préférences –, un nouveau pouvoir se crée : celui de profiler, de prévoir et d’orienter les comportements, souvent sans que les personnes en aient pleinement conscience. Si ces données sont utilisées pour prendre des décisions qui ont une incidence sur des opportunités concrètes (accès au crédit, recrutement, services), on risque de porter atteinte à la liberté et de discriminer les plus vulnérables. De plus, le contrôle ne passe pas seulement par des interdictions explicites, mais par l’architecture de la visibilité : ce qui est amplifié ou rendu invisible, ce qui est récompensé ou pénalisé, finit par façonner les opinions et les choix, générant conformisme et autocensure. C’est pourquoi la liberté, à l’ère numérique, n’est pas seulement une question intérieure : elle est aussi une question publique, qui exige des règles claires, de la transparence, des voies de recours et des limites proportionnées à l’utilisation de technologies intrusives, afin que la technique reste au service de la personne et ne devienne pas une forme d’emprise des consciences.

172. At the root of these problems lies a technocratic and post-humanist mentality that tends to regard the human person as an object to be manipulated or a resource to be optimized, 172 removing all safeguards against the unchecked pursuit of profit. What prevails is efficiency, rather than respect for freedom and human dignity. Some post-humanist currents even go so far as to envision “second-class” human beings, subordinate to the interests of elites who consider themselves superior. This troubling prospect becomes all the more serious when combined with technological tools that exponentially increase the capacity for control and selection. Even certain forms of structural indebtedness, which keep entire peoples in conditions of dependence, reflect the same mentality, in new forms, that tolerates relationships of subordination akin to slavery.À l’origine de ces problèmes se trouve une mentalité technocratique et post-humaniste qui tend à considérer la personne comme un objet manipulable ou une ressource à optimiser, 172 en éliminant tout ce qui fixe des limites à la maximisation du profit : ce qui compte, c’est l’efficacité, et non le respect de la liberté et de la dignité humaine. Certains courants post-humanistes vont même jusqu’à envisager des êtres humains “de seconde classe”, au service des intérêts d’élites qui se perçoivent comme supérieures : une perspective inquiétante, d’autant plus grave lorsqu’elle s’associe à des outils technologiques qui amplifient de manière exponentielle le pouvoir de contrôle et de sélection. De même certaines logiques d’endettement structurel qui maintiennent des peuples entiers dans des conditions de dépendance, révèlent la même mentalité en acceptant, sous de nouvelles formes, des relations de subordination proches de l’esclavage.

CHAPTER FOURChapitre 4

Breaking the chains of new forms of slaveryBriser les chaînes des nouvelles formes d’esclavage

173. This distorted view of the human person is reflected today in various forms of servitude directly linked to the digital economy. Nothing in the world of AI is immaterial or magical. Every seemingly immediate and flawless response is the result of a long chain of mediation, involving vast networks of natural resources, energy infrastructure and, above all, people. A significant part of the digital economy’s functioning relies on the silent work of millions of people engaged in essential yet largely unseen activities, such as data labeling, model training and content moderation, often involving disturbing material. In many cases, these workers are young people, predominantly women, working under demanding conditions for minimal wages. Added to this invisible labor is the even harsher work of extracting the resources required for the production of the devices and microprocessors on which AI depends. In some regions of the world, children and adolescents work in dangerous conditions, crushing the materials from which rare earth elements are extracted. The bodies of these people are scarred, injured and worn down so that computational flow may continue uninterruptedly. Furthermore, criminal networks use online platforms, messaging systems, anonymous payment methods and profiling techniques in order to recruit, control and transport victims of trafficking — very often minors — reducing men and women to “data” to be tracked and “packages” to be moved around within the same digital circuits that support much of the global economy. This reality deeply challenges the moral conscience of our time. It is not enough to invoke efficiency, nor to celebrate the benefits of innovation, if they are built on a chain of exploitation that remains deliberately hidden. If technology promises emancipation, yet produces new forms of global subordination, it stands in contradiction to the fundamental principle of human dignity.Cette vision déformée de la personne se traduit aujourd’hui par diverses formes d’asservissement directement liées à l’économie numérique. Rien, dans le monde de l’IA, n’est immatériel ou magique. Chaque réponse qui semble immédiate et parfaite provient d’une longue chaîne de médiations, d’un vaste réseau de ressources naturelles, d’infrastructures énergétiques et, surtout, de personnes. Une part importante du fonctionnement de l’économie numérique repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des enfants et des adolescents travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe jamais. En outre, des réseaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des systèmes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage pour recruter, contrôler et déplacer des victimes de la traite, fréquemment mineures, transformant hommes et femmes en “données” à tracer et en “colis” à déplacer au sein des mêmes circuits numériques qui soutiennent une grande partie de l’économie mondiale. Cette réalité interpelle profondément la conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne d’exploitation qui reste délibérément invisible. Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne.

174. The fight against new forms of slavery is a decisive test for the ethical discernment of AI and digital transformation. In continuity with the tradition inaugurated by Leo XIII, the Church renews her firm condemnation of all forms of slavery, trafficking and the commodification of persons. She likewise highlights the urgent need for reflection and action that keep the inalienable dignity of every human being and the common good, as both the focus and goal of society, as well as the guiding criteria for every personal, social and political choice. Without this ethical and humanizing reflection, the growing power of digital systems could lead us toward new atrocities that are no less shameful than those of the past that we now deplore, while we continue to present ourselves as “advanced” and “civilized” societies.La lutte contre les nouvelles formes d’esclavage constitue un test décisif pour le discernement éthique de l’IA et de la transformation numérique. Dans le sillage de la tradition inaugurée par Léon XIII, l’Église renouvelle sa condamnation ferme de toute forme d’esclavage, de traite et de marchandisation des personnes, et rappelle l’urgence d’un vaste mouvement de réflexion et d’action qui place au centre la dignité inaliénable de chaque être humain et le bien commun comme fins de la société et comme critères de tout choix personnel, social et politique. Sans cette réflexion éthique et humanisante, le pouvoir croissant des systèmes numériques risque de nous conduire vers de nouvelles atrocités, non moins honteuses que celles du passé que nous déplorons aujourd’hui, alors que nous continuons à nous présenter comme des sociétés “avancées” et “civilisées”.

175. Human trafficking must be recognized as a contemporary form of slavery and a grave violation of human dignity. Failing to respond firmly, or tolerating these practices in any way, is in some way to become complicit in today’s sins, which are akin to those of the past when slavery was being concealed and justified. 173La traite doit être reconnue comme une forme contemporaine d’esclavage et comme une atteinte grave à la dignité humaine ; ne pas réagir avec fermeté ou tolérer de quelque manière que ce soit ces pratiques revient, dans une certaine mesure, à se rendre aujourd’hui complice des fautes commises hier, lorsque l’esclavage était justifié ou passé sous silence. 173

176. In the development of her doctrine, the Church has gradually come to a deeper awareness of the gravity of these issues. It is true that past events cannot be judged anachronistically, as though the moral criteria that matured over time had always been available. Yet neither can we deny or diminish the delay with which both society and the Church came to denounce the scourge of slavery. In antiquity and the Middle Ages many individuals and even ecclesiastical institutions had slaves. Already in the early modern period, the Apostolic See of Rome, responding to requests from Sovereigns, intervened several times in order to regulate and legitimize forms of subjugation, and, in certain cases, the enslavement of “infidels.” 174 It was only in the nineteenth century that a formal, absolute and universal condemnation of slavery was clearly articulated, notably under Pope Leo XIII175 This development offers a clear example of the Church’s growth in understanding the perennial truths of Revelation that she safeguards. Although there was not always consistency in practice — given that slavery was long tolerated before being unequivocally condemned — there has been a continuous affirmation throughout history of the dignity of every human being, created in the image of God, even if it took eighteen centuries for its full incompatibility with slavery to be explicitly recognized. This constitutes a wound in Christian memory, one from which we cannot consider ourselves detached. 176 It is impossible not to feel deep sorrow when contemplating the immense suffering and humiliation endured by so many in stark contrast to their immeasurable dignity as persons infinitely loved by the Lord. For this, in the name of the Church, I sincerely ask for pardon.Au fur et à mesure que sa doctrine mûrissait, l’Église a progressivement pris conscience de la gravité de ces réalités. Il est vrai que les événements du passé ne peuvent être jugés hors du contexte historique, comme si tous les critères qui se sont affinés au fil du temps avaient toujours existé. Cependant, nous ne pouvons nier ni minimiser le retard avec lequel l’Église et la société ont condamné le fléau de l’esclavage. Si, dans l’Antiquité et au Moyen Âge, de nombreuses personnes et institutions ecclésiastiques avaient des esclaves, dès l’époque moderne, le Siège Apostolique romain, sollicité par les demandes des souverains, est intervenu à plusieurs reprises pour réglementer et légitimer les modalités de soumission et, dans certains cas, de réduction en esclavage des “infidèles”. 174 Il faut attendre le XIX e siècle pour trouver une condamnation formelle, absolue et universelle de l’esclavage, notamment avec Léon XIII. 175 Cela constitue un exemple clair de l’évolution de la compréhension, par l’Église, des vérités éternelles de la Révélation dont elle est la gardienne. Bien que l’on ne trouve pas d’homogénéité dans la question en soi – l’Église ayant longtemps toléré l’esclavage et n’en étant venue qu’ensuite à le condamner de manière absolue –, il existe une continuité, tout au long de l’histoire, de la conviction de la dignité de chaque être humain, crée à l’image de Dieu, même si, en dix-huit siècles, l'Église n’est pas parvenue à en exprimer officiellement l’incompatibilité totale avec l’esclavage. Il s’agit d’une blessure dans la mémoire chrétienne de laquelle nous ne pouvons nous considérer étrangers. 176 Il est inévitable d’éprouver une profonde douleur en considérant l’énorme souffrance et l’humiliation que l’esclavage a signifiées pour tant de personnes, infiniment aimées par le Seigneur, en contraste avec leur dignité sans limites. C’est pourquoi, au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon.

177. This is why the memory of past complicity and blindness in the face of the injustice of slavery becomes a call to vigilance. What we have learned must be translated into discernment and responsibility in the present. If we want to avoid the need to ask for pardon again in the future for having failed to respect the treasure of human dignity that is required by our faith, it falls to us today to denounce, clearly and firmly, trafficking in its many forms and, together with all who are committed to this cause, to support concrete efforts of prevention, protection, liberation and rehabilitation.C’est précisément pour cette raison que le souvenir de la complicité et de l’aveuglement d’hier, face à l’injustice de l’esclavage, devient pour nous un appel à la vigilance : ce que nous avons appris doit se traduire en discernement et responsabilité dans le présent. Si nous ne voulons pas avoir à demander pardon à l’avenir pour ne pas avoir été fidèles au trésor de la dignité humaine que renferme notre foi, c’est à nous aujourd’hui d’être directs et fermes dans la dénonciation de la traite sous ses multiples formes et de soutenir, pas à pas, aux côtés de tous ceux qui s’y engagent, des parcours concrets de prévention, de protection, de libération et de réhabilitation.

178. Even today, colonialism assumes new forms. It no longer dominates only bodies, but appropriates data, transforming personal lives into exploitable information. Entire regions, especially those marked by structural fragility and limited geopolitical relevance, are currently subjected to a new mindset of extraction: that of health data, epidemiological profiles, genetic maps and demographic information. These have become the new “rare earths” of power: vital data which, once aggregated and analyzed, can be used to train predictive models, guide investment strategies, anticipate crises and, above all, determine who and what is deemed to matter. Those who control the health data of entire peoples — often collected under the pretext of aid, research or innovation — possess a structural leverage over the future, for they can shape needs and markets. They can also decide, before others, to whom medicines, investments and protections will be allocated. Here lies one of the most urgent moral challenges of our time: to ensure that shared knowledge becomes a true common good rather than an instrument of dominance. This requires restoring to individuals not only the data that describes them, but also the ability to decide how it is used, by whom and for whose benefit. Otherwise, the digital age will not be post-colonial, but colonial in another form.Le colonialisme revêt de nos jours un visage inédit. Il ne domine pas seulement les corps, mais s’approprie les données, transformant les vies personnelles en informations exploitables. Des territoires entiers, en particulier ceux de moindre importance géopolitique et de plus grande fragilité structurelle, sont actuellement traversés par une nouvelle logique d’extraction : celle des flux sanitaires, profils épidémiologiques, cartes génétiques et données démographiques. Ce sont là les nouvelles “terres rares” du pouvoir : des informations vitales qui, une fois mises en relation, peuvent servir à entraîner des modèles prédictifs, à orienter des stratégies d’investissement, à anticiper les crises et surtout à sélectionner les personnes et les choses qui comptent. Celui qui détient les données sanitaires de populations entières, aujourd’hui souvent collectées sous le couvert de l’aide, de la recherche ou de l’innovation, détient en réalité un levier structurel sur l’avenir : il peut modeler les besoins et les marchés. Et il peut décider, avant les autres, à qui destiner les médicaments, les investissements et les protections. C’est là que se joue l’un des enjeux moraux les plus urgents de notre époque : transformer la connaissance partagée en bien commun, et non en levier de domination ; rendre aux peuples non seulement les données qui les décrivent, mais aussi la possibilité de décider comment elles seront utilisées, par qui et pour qui. Autrement, l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une nouvelle forme.

179. New forms of slavery are fueled by economic chains and digital infrastructures. Therefore, action is required on several fronts. First, the supply chains that underpin the technological industry and the digital economy need to become more transparent, so that no competitive advantage is built upon hidden exploitation. Second, companies and investors need to adopt clear criteria for preventive ethical verification (due diligence), placing among their priorities the protection of workers, the fight against forced labor and the assessment of the social impact of data-driven business models. Furthermore, digital platforms must cooperate responsibly with authorities and civil society to prevent communication, payment and profiling tools from becoming channels for the recruitment and control of victims. When such efforts converge, the digital environment can be transformed from a space of exploitation into one of protection, prevention and the promotion of human dignity.Les nouvelles formes d’esclavage se nourrissent de chaînes économiques et d’infrastructures numériques. Il faut donc œuvrer dans plusieurs directions : tout d’abord, en renforçant les exigences en matière de transparence des filières qui soutiennent l’industrie technologique et l’économie numérique, afin qu’aucun avantage concurrentiel ne repose sur une exploitation invisible. Deuxièmement, il est nécessaire que les entreprises et les investisseurs adoptent des critères clairs de vérification éthique préventive (due diligence), en incluant parmi leurs priorités la protection des travailleurs, la lutte contre le travail forcé et l’impact social des modèles d’entreprise basés sur les données. En outre, les plateformes numériques doivent être appelées à coopérer de manière responsable avec les autorités et la société civile afin d’empêcher que les outils de communication, de paiement et de ciblage ne deviennent des canaux de recrutement et de contrôle des victimes. Lorsque ces choix convergent, l’environnement numérique peut se transformer d’un espace de prédation en un espace de protection, de prévention et de promotion de la dignité.

CHAPTER FOURChapitre 4

A shared responsibilityUne responsabilité partagée

180. The various areas just considered— the search for the truth in public life, education in the digital environment, the transformation of work, the fragility of families and new forms of slavery—are not isolated phenomena. Rather, they reflect a common underlying issue, namely that if technology becomes the ultimate criterion, the human person risks being reduced to data, a cog in a machine or a commodity. If, however, technology is integrated with a wise perspective, it can become an instrument of growth, justice and fraternity.Les différents domaines abordés – la recherche de la vérité dans la vie publique, l’éducation dans l’environnement numérique, les transformations du monde du travail, la fragilité des familles et les nouvelles formes d’esclavage – ne constituent pas des phénomènes isolés. Ils manifestent le même enjeu : si la technique devient un critère absolu, la personne risque d’être traitée comme une donnée, un engrenage ou une marchandise ; si, au contraire, la technique s’inscrit dans une perspective de sagesse, elle peut devenir une occasion de croissance, de justice et de fraternité.

181. From this perspective, the Social Doctrine of the Church calls for a shared responsibility. It asks that these processes be guided with foresight: by institutions capable of regulating without stifling, and protecting without taking over; by businesses that recognize work and dignity as measures of success; by intermediary organizations and educational communities that rebuild trust and relationships; and by citizens who cultivate responsibility, moderation, discernment and a sense of truth. Only in this way can innovation genuinely serve integral human development, rather than becoming a source of exclusion and dominance. And only in this way can the promise of progress be recognized as authentic, because it is measured against the inviolable dignity of every man and woman.Dans cette perspective, la Doctrine sociale de l’Église prône une responsabilité partagée. Elle demande que ces processus soient conduits avec clairvoyance : par des institutions capables de réguler sans étouffer et de protéger sans se substituer ; par des entreprises qui reconnaissent dans le travail et la dignité un critère de réussite ; par des corps intermédiaires et des communautés éducatives qui rétablissent la confiance et les liens ; par des citoyens qui cultivent la responsabilité, la sobriété, le discernement et le sens de la vérité. Ce n’est qu’ainsi que l’innovation pourra véritablement devenir un développement humain intégral et non un facteur d’exclusion et de domination ; et ce n’est qu’ainsi que la promesse du progrès pourra être reconnue comme vraie, car mesurée à l’aune de la dignité inviolable de chaque homme et de chaque femme.

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THE CULTURE OF POWER AND THE CIVILIZATION OF LOVELa culture du pouvoir et la civilisation de l’amour

182. Having considered how AI is transforming certain aspects of life and society, in particular the serious implications for human dignity, we must now turn our attention to the yet more tragic issue of war. Here the question is not merely the efficiency of new tools, but also the risk that technology, detached from ethics and responsibility, will render decisions about life and death more rapid and impersonal, and will present the use of force as an immediate and viable option. In an increasingly interdependent world, peace is not simply one issue among others, but a prerequisite for the universal common good and a test of the moral maturity of peoples, especially of those who bear responsibility for governing.Après avoir examiné comment l’IA transforme certains aspects de la vie et de la société, avec de graves répercussions sur la dignité humaine, il est nécessaire de tourner notre regard vers un domaine encore plus dramatique : la guerre. Ici, la question ne concerne pas seulement l’efficacité de nouveaux outils, mais le risque que la technique, dissociée de l’éthique et de la responsabilité, rende plus rapide et impersonnelle la décision sur la vie et la mort, et présente le recours à la force comme une option immédiate et réalisable. Dans un monde de plus en plus interdépendant, la paix n’est pas un thème parmi d’autres, mais une condition du bien commun universel et un banc d’essai de la maturité morale des peuples, spécialement de ceux qui sont appelés à assumer des responsabilités gouvernementales.

183. The digital revolution is changing the nature of conflict. Alongside conventional warfare, there are hybrid forms such as cyberattacks, information manipulation, campaigns of influence and the automation of strategic decisions. AI acts as an accelerating factor in these processes, particularly within a context where many technologies are intrinsically ambivalent. Consequently, what is created for defense can be rapidly repurposed for offense, and the fine line between protection and aggression becomes blurred. While AI can enhance the defense and protection of civilians, it can also lower the threshold for the use of force, shield people from responsibility and foster a culture in which the enemy is reduced to a statistic and the victim to “collateral damage.” Faced with these transformations, we must recall the principles of Social Doctrine — the dignity of the person, the common good, the universal destination of goods, subsidiarity, solidarity and justice — for they are criteria for judging whether technologies truly serve humanity or are subjugating it. We should, therefore, consider these principles as guidelines for our decision-making.La révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits. La guerre visible côtoie désormais des formes hybrides : cyberattaques, manipulation de l’information, campagnes d’influence, automatisation des décisions stratégiques. L’IA intervient dans ces processus comme un facteur d’accélération, dans un contexte où de nombreuses technologies sont intrinsèquement ambivalentes : ce qui est conçu pour défendre peut rapidement être converti en attaque, et la frontière entre protection et agression tend à s’estomper. L’IA peut renforcer la défense et la protection des civils, mais elle peut aussi abaisser le seuil du recours à la force, rendre les responsabilités opaques, alimenter une culture où l’ennemi est réduit à une donnée et la victime à un “dommage collatéral”. Face à ces transformations, nous devons nous référer aux principes de la Doctrine sociale – dignité de la personne, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice – comme critères pour juger si les technologies servent réellement l’humanité ou finissent par l’asservir, et les considérer comme lignes directrices pour nos choix.

184. In this chapter, therefore, I will compare two opposing approaches, which I have already evoked through biblical imagery in the Introduction. On the one hand, there is the temptation of constructing the Tower of Babel, relying on power and pride. On the other hand, patience is required in order to rebuild Jerusalem “piece by piece,” as in the time of Nehemiah, by safeguarding humanity and the common good.Dans ce chapitre, j’entends donc mettre en parallèle deux logiques opposées, que j’ai déjà évoquées à l’aide d’images bibliques : d’une part, la tentation de construire la tour de Babel, en misant sur la puissance et l’orgueil ; d’autre part, la patience de reconstruire Jérusalem comme à l’époque de Néhémie, pierre par pierre, en préservant l’humain et le bien commun.

185. If we examine global dynamics, we can recognize more clearly the spread of a culture of power characterized by polarization and violence. The modern Babel can be seen not only in the globalized technocratic paradigm, but also in the remote clash between opposing imperialisms, between powers that wish to preserve their supremacy, and those that aspire to seize that supremacy, resulting in a multiplicity of local conflicts. Moreover, there seems to be no limit to the race — driven by a dehumanizing ambition — to develop evermore powerful technologies or to secure control over them. Yet, despite this downward spiral, we can also glimpse a great part of humanity that is striving to remain human and working to build the holy city of coexistence and peace. All too often, we are unwitting builders and clumsy architects of this city, capable of generous gestures but lacking an overall vision. This building project is slower, less visible and less spectacular, and awaits a better understanding and greater coordination so that it may become the conscious and clear responsibility of every community, from families to States, and the relations between Nations. It is this prospect of commitment, this construction site of hope, that we call the “civilization of love.”Si l’on observe la dynamique mondiale, on constate toujours plus clairement l’expansion d’une culture de la force, faite de polarisations et de violences. La Babel moderne n’est pas seulement le paradigme technocratique mondialisé, mais aussi l’affrontement à distance entre des impérialismes opposés, entre des puissances qui veulent conserver leur suprématie et celles qui aspirent à la conquérir, avec une multitude de conflits locaux. C’est aussi la course au développement de technologies toujours plus puissantes, ou à s’en assurer le contrôle, selon une dynamique déshumanisante qui semble ne connaître aucune limite. Et pourtant, à côté de cette dérive, nous entrevoyons une grande partie de l’humanité qui cherche à rester humaine et à s’employer à construire la cité de la paix et de la coexistence. Nous en sommes tous souvent les artisans inconscients et les architectes désunis, capables d’élans généreux mais dépourvus d’une vision d’ensemble : c’est une construction plus lente, moins visible et moins spectaculaire, qui attend d’être mieux comprise et mieux coordonnée, pour devenir ainsi l’engagement conscient et structuré de chaque communauté, de la famille au gouvernement des États et à leurs relations. C’est à cet horizon d’engagement, à ce chantier d’espérance, que nous donnons le nom de « civilisation de l’amour ».

CHAPTER FIVEChapitre 5

The civilization of love in the digital ageLa civilisation de l’amour à l’ère numérique

186. When Saint Paul VI coined the phrase “the civilization of love,” 177 the world was in the midst of the Cold War, an arms race and severe economic instability. In that context, the Church proposed an alternative path to that of ideological opposition between systems, and envisioned a social order in which justice and charity are intertwined and love becomes the guiding principle of economic, political and cultural life. Today, we must resolutely recover this vision, for the civilization of love is no naïve utopia, but a demanding project, which consists in translating charity into structures of justice, giving institutional form to fraternity and regarding others — whether individuals or peoples — as allies necessary for building the common good. As the Encyclical Letter Fratelli Tutti reminded us, only this social love is capable of becoming a culture and a norm, and thereby of bringing about a stable international order, transforming mere armed coexistence into a community with a shared future. 178Lorsque saint Paul VI introduisit l’expression “civilisation de l’amour”, 177 le monde était marqué par la Guerre froide, la course aux armements et de forts déséquilibres économiques. Dans ce contexte, l’Église proposait une voie alternative à l’opposition idéologique entre les systèmes, en imaginant un ordre social où justice et charité s’entremêlent et où l’amour devient le principe d’organisation de la vie économique, politique et culturelle. Aujourd’hui, nous devons retrouver avec force cette vision : la civilisation de l’amour n’est pas une utopie naïve, mais un projet exigeant. Elle consiste à traduire la charité en structures de justice, à donner une forme institutionnelle à la fraternité et à considérer l’autre – qu’il s’agisse d’une personne ou d’un peuple – comme un allié nécessaire à la construction du bien commun. Comme nous l’a rappelé l’Encyclique Fratelli tutti, seul cet amour social, capable de devenir culture et norme, peut engendrer un ordre international stable, transformant la cohabitation d’une simple coexistence armée en une communauté de destin. 178

187. This insight proves even more fundamental in the current context of digital transformation. Digital networks, the globalized economy and the development of AI create increasingly tighter bonds, linking — in real time — decisions made in one place to the effects they produce elsewhere. In this sense, the words of the Second Vatican Council on the growing interdependence between peoples remain timely, for the common good is taking on an increasingly universal dimension, with rights and duties concerning the entire human family. 179 The project for a civilization of love, therefore, must undertake the task of transforming this imposed interdependence into a willed and chosen solidarity. This is the guiding principle for technological processes: it is not enough for artificial intelligence to make us more efficient or connected; it must also serve to build a universal human family, with shared rights and duties, where digital proximity becomes a real opportunity for encounter and mutual care.Aujourd’hui, dans le contexte de la révolution numérique, cette intuition s’avère encore plus déterminante. Les réseaux numériques, l’économie mondialisée et le développement de l’IA créent des liens de plus en plus étroits, reliant en temps réel les décisions prises en un lieu aux effets qu’elles produisent ailleurs. Les paroles du Concile Vatican II sur l’interdépendance croissante entre les peuples restent donc d’actualité : le bien commun revêt de plus en plus une dimension universelle, avec des droits et des devoirs qui concernent l’ensemble de la famille humaine. 179 Le projet de la civilisation de l’amour assume ici la tâche décisive de transformer cette interdépendance subie en une solidarité voulue et choisie. C’est le critère qui doit orienter les processus technologiques : il ne suffit pas que l’IA nous rende plus efficaces ou plus connectés, elle doit servir à édifier cette famille humaine universelle, avec des droits et des devoirs partagés, où la proximité numérique devient une occasion réelle de rencontre et de sollicitude réciproque.

CHAPTER FIVEChapitre 5

The culture of powerLa culture du pouvoir

188. In our time, a culture of power is taking hold, in which the availability of resources and the ability to dominate tend to dictate the agenda and criteria for decision-making. In this way, the common good of humanity is relegated to the background and the concrete tragedy of peoples at war is reduced to a secondary consideration in relation to strategic interests. This culture of power infiltrates society, changes relationships and behaviors, and grows by normalizing war, pursuing ever-greater military power, taking advantage of the crisis of multilateralism and fueling a false realism that insists that there is no alternative.Dans le monde actuel une culture de la puissance s’installe progressivement, où la disponibilité des moyens et la capacité de dominer tendent à dicter l’ordre du jour et les critères de décision, en reléguant le bien commun de l’humanité au second plan et en réduisant le drame concret des peuples en guerre à une variable secondaire face aux intérêts stratégiques. Cette culture de la puissance s’infiltre dans la société, modifie les relations et les comportements, se répand en normalisant la guerre, en recherchant une puissance militaire toujours plus grande, en profitant de la crise du multilatéralisme et en alimentant un faux réalisme qui répète qu’il n’existe pas d’alternatives.

CHAPTER FIVEChapitre 5

The normalization of warLa banalisation de la guerre

189. In 1965, the words of Saint Paul VI resounded powerfully at the UN General Assembly: “Never again war, never again war!” 180 We must acknowledge that, despite the desires and declarations for peace, the past sixty years have been marked by conflicts of astonishing brutality, often affecting civilian populations on a massive scale, leading to the death of innocent victims, mass displacement, social destabilization and long-lasting wounds. Nevertheless, in public discourse, there was a widespread conviction that war should remain a last resort, subject to strict ethical and legal limits, and always oriented toward a political vision of peace. Following developments in the immediate post-First World War period, a turning point occurred after the Second World War: peace was made the focus of the international order, as attested in particular by the United Nations Charter, with the intention to “save succeeding generations from the scourge of war.” 181 Likewise, many national constitutions restricted the use of force to extreme and strictly limited circumstances. Even during the Cold War, despite the existence of serious conflicts, there remained the awareness that a new world war had to be avoided at all costs.En 1965, le cri de saint Paul VI résonnait avec force devant l’Assemblée Générale des Nations Unies : « jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! ». 180 Nous devons reconnaître que, malgré les aspirations et les proclamations de paix, les soixante dernières années ont été marquées par des conflits d’une férocité impressionnante qui ont souvent impliqué massivement les populations civiles, causant des victimes innocentes, des vagues de réfugiés, une déstabilisation sociale et des blessures durables. Cependant, dans le discours public, il était communément admis que la guerre devait rester une extrema ratio, encadrée par des limites éthiques et juridiques rigoureuses, et en tout état de cause par une perspective politique orientée vers la paix. À la suite des événements survenus pendant l’entre-deux-guerres, un tournant s’est produit après la Seconde Guerre mondiale : la paix avait été placée au centre de l’ordre international, comme en témoigne notamment la Charte des Nations Unies, qui se propose de « préserver les générations futures du fléau de la guerre » ; 181 de nombreuses Constitutions nationales, dans le même esprit, avaient relégué le recours aux armes à des cas extrêmes et strictement délimités. Même pendant la Guerre froide, malgré la présence de conflits graves, la conscience qu’il fallait éviter à tout prix un nouveau conflit mondial persistait.

190. Today, however, we are witnessing a real paradigm shift in public discourse and in decisions regarding rearmament, with a troubling revival of war as an instrument of international politics, while the very ethical principles that had previously limited its use are being eroded. Regional conflicts that drag on over time, escalating tensions and reciprocal threats are becoming almost commonplace, and forms of conflict driven by the desire for territorial expansion that were thought to be overcome are re-emerging. Public opinion is gradually being shaped and conditioned by polarizing media narratives, which are often amplified by algorithms that prioritize conflict and confrontation.Aujourd’hui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant qu’instrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité l’usage sont progressivement érodés. Les conflits régionaux qui s’éternisent, l’escalade des tensions et les menaces réciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour l’expansion territoriale que l’on croyait dépassées réapparaissent. L’opinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et l’opposition.

191. We are also witnessing a disconcerting loss of historical memory, as first-hand accounts of the Holocaust and the two World Wars are disappearing. This leads to a selective or distorted rewriting of the past, in a context where fake news and the manipulation of narratives obscure the lessons that have been learned. Without a living memory of the horrors of war, political decisions risk being made on the basis of power alone, without any consideration for the long-term consequences.Nous assistons également à une perte inquiétante de la mémoire historique. La disparition progressive des témoins directs de la Shoah et des deux guerres mondiales facilite une réécriture sélective ou déformée du passé, dans un climat où les fausses informations et les manipulations narratives brouillent les leçons apprises. Sans une mémoire vive des horreurs de la guerre, les décisions politiques risquent d’être prises sur la base de calculs de force, sans vision des conséquences à long terme.

192. To all of this, the media and digital dimensions are adding new and decisive elements. Communication networks, fragmented information environments and algorithms that reward conflict can magnify polarization and resentment, increase propaganda and make shared discernment more difficult. Thus, war is not only fought, but also culturally conditioned through simplistic narratives, a friend-or-foe mentality, disinformation and fear. When historical memory fades and the ethical principles that protect civilians and the most vulnerable are weakened, it becomes easier to justify violence as necessary, inevitable or even “sanitized.” It is in this context that humanity is slipping into a violent culture of power, where peace no longer appears as a responsibility to be taken on, but as a fragile interval between conflicts. Today, more than ever, without prejudice to the right to self-defense in the strictest sense, it is important to reaffirm that the “just war” theory, which has all too often been used to justify any kind of war, is now outdated. 182 Humanity possesses far more effective and capable tools for promoting human life and resolving conflicts, such as dialogue, diplomacy and forgiveness. The use of force, violence and weapons reflects a relational poverty that always has disastrous consequences for civilian populations.À tout cela s’ajoute un élément nouveau et déterminant : la dimension médiatique et numérique. Les réseaux de communication, les espaces d’information fragmentés et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, accélérer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre n’est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique s’estompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles s’affaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire “propre”. C’est dans ce climat que l’humanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix n’apparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. Aujourd’hui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre juste” trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. 182 La magnifique humanité dispose d’outils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne d’une pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles.

CHAPTER FIVEChapitre 5

Force without limitsLa force sans limites

193. The growth of the military-industrial complex has become a defining feature of the current political landscape and has become a key sector in the economy of various countries. The close link between economic interests, the military apparatus and political decisions produces an “armed nation,” in which war appears as a natural extension of politics, and the arms market becomes an autonomous driving force behind military decisions. Nor can we ignore the enormous economic interests behind war. The armaments industry, and countries that supply weapons, profit from a market that thrives precisely on conflicts. In this sense, there are also financial interests that contribute to fueling tensions in various regions of the world.Un élément déterminant du paysage actuel est l’essor de l’industrie de guerre, devenue un secteur clé de l’économie de certains pays. Le lien étroit entre les intérêts économiques, les appareils militaires et les décisions politiques engendre une “nation armée” où la guerre apparaît presque comme le prolongement naturel de la politique et où le marché de l’armement devient un moteur autonome des choix belliqueux. Nous ne pouvons ignorer les énormes intérêts économiques qui se trouvent derrière la guerre. Les industries de l’armement et les pays qui fournissent des armes tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits. En ce sens, il existe également une logique économique qui contribue à alimenter les tensions dans différentes régions du monde.

194. Military arsenals are receiving renewed attention. In the past, recognition of the threat posed by weapons capable of destroying all of humanity had promoted paths toward détente and disarmament negotiations. Unfortunately, this approach has been left behind, and the evolution of nuclear arsenals — including the prospect of its “tactical” use — makes the use of such weapons seem less improbable. In this context, the Treaty on the Prohibition of Nuclear Weapons, which came into force in 2021 with the support of over seventy countries, is an important step. However, it risks remaining largely symbolic since the major nuclear powers have not agreed to it. This has led to the widespread yet erroneous belief that nuclear deterrence is an indispensable prerequisite for security. This has also contributed to a new arms race, which is hard to control and accompanied by the gradual dismantling of nuclear reduction agreements, as well as the development of “miniaturized” weapons, that make their use seem like a more viable option.Les arsenaux militaires font l’objet d’une attention renouvelée. Par le passé, la prise de conscience de la menace que représentent les armes capables de détruire l’humanité tout entière avait favorisé des voies de désescalade et de négociation en matière de désarmement. Nous sommes malheureusement sortis de cet horizon et l’évolution des arsenaux nucléaires – y compris la perspective d’utilisations tactiques – fait apparaître le recours à ces engins comme une possibilité de moins en moins lointaine. Dans ce contexte, l’entrée en vigueur en 2021 du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, soutenu par plus de soixante-dix pays, constitue un signe important, mais risque de rester en grande partie symbolique, puisque les principales puissances nucléaires n’y adhèrent pas. C’est ainsi que s’est répandue la conviction, erronée, que la dissuasion nucléaire est une condition indispensable à la sécurité. Ceci a pour effet d’alimenter une nouvelle course aux armements difficilement contrôlable, accompagnée du démantèlement progressif des accords de réduction des armes nucléaires et du développement d’engins “miniaturisés”, qui facilitent leur utilisation comme une option viable.

195. The same logic applies to conventional warfare. Military force, weak diplomatic initiatives and the complexity of the interests at stake contribute to conflicts that tend to become protracted, with extremely high human and environmental costs. It is much easier to start a war than to stop it, and yet, discussion on conflict prevention remains tragically marginal.On retrouve la même logique dans les conflits conventionnels : la puissance militaire, la faiblesse des initiatives diplomatiques et la complexité des intérêts en jeu favorisent des conflits qui ont tendance à s’enliser, avec un coût humain et environnemental extrêmement élevé. Il est bien plus facile de déclencher une guerre que d’y mettre fin, et pourtant, la réflexion sur la prévention des conflits reste dramatiquement marginale.

196. The situation is further destabilized by the presence of new armed operatives, such as jihadist groups, private militias and criminal networks that mark the end of the State’s monopoly on the use of force. Often these groups intertwine vague ideological motivations with concrete economic interests, transforming war into a “way of life” for entire generations of young people and children. Here, the objective is no longer a definitive victory, but the perpetuation of conflict as a source of power and income.La situation est encore plus instable en raison de la présence de nouveaux protagonistes armés – groupes djihadistes, milices privées, réseaux criminels – qui marquent la fin du monopole de l’État sur la force. Souvent, ces individus mélangent des motivations idéologiques vagues à des intérêts économiques très concrets, transformant la guerre en un véritable mode de vie pour des générations entières de jeunes et d’enfants : l’objectif n’est plus une victoire définitive, mais la perpétuation du conflit comme source de pouvoir et de revenus.

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Weapons and artificial intelligenceArmes et IA

197. The above-mentioned scenario is linked to the unceasing development of weapons systems, particularly those involving AI. The Holy See has recently observed that the growing ease with which autonomous weapons systems can be deployed makes war more “feasible” and less subject to human control. This violates the principle that armed force should be used only as a last resort in cases of legitimate self-defense. 183 For this reason, the development and use of AI in warfare must be subject to the most rigorous ethical constraints, to guarantee respect for human dignity and the sanctity of life and to avoid a race to develop such arms. 184À ce contexte s’ajoute le développement incessant des systèmes d’armes, en particulier des armes liées à l’IA. Le Saint-Siège a récemment fait remarquer que la facilité croissante avec laquelle les systèmes d’armes à autonomie opérationnelle peuvent être utilisés rend la guerre plus “accessible” et moins soumise au contrôle humain, ce qui va à l’encontre du principe selon lequel l’usage de la force armée ne doit intervenir qu’en dernier recours, en cas de légitime défense. 183 C’est pourquoi le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire doivent être soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie, en évitant une course aux armements. 184

198. Sometimes there is talk of “artificial moral agents,” as if machines were able to distinguish between right and wrong with greater consistency than a human being. Yet moral judgment cannot be reduced to calculation, for it involves conscience, personal responsibility and the recognition of the other as a person. Therefore, it is not permissible to entrust lethal or otherwise irreversible decisions to artificial systems. No algorithm can make war morally acceptable. AI does not remove the intrinsic inhumanity of conflict; indeed it can only bring about conflict more quickly and render it more impersonal, lowering the threshold for resorting to violence, transforming defense into threat prediction and thus reducing victims to data. In this way, it will accustom us to the idea that violence is inevitable and needs only to be optimized. This does not diminish the importance of instilling, as far as possible, values and sound judgment into the artificial systems we build, so that they can contribute to a moral ecosystem in which humans are better able to listen to their own consciences, as well as allowing AI models to establish appropriate boundaries.On parle parfois d’“agents moraux artificiels” comme si une machine pouvait garantir, avec plus de cohérence qu’un être humain, la distinction entre le bien et le mal. Mais le jugement moral ne se réduit pas à un simple calcul : il implique la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne. Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. L’IA ne soustrait pas le conflit à son inhumanité intrinsèque : elle ne peut que le rendre plus rapide et impersonnel, en abaissant le seuil du recours à la violence et en transformant la défense en prévision opérationnelle, les victimes étant réduites à de simples données. Ainsi, elle nous habitue à l’idée que la violence est inévitable et qu’il suffit de l’optimiser. Il est donc primordial d’inculquer des valeurs et un jugement prudent dans la programmation des systèmes artificiels que nous construisons, lesquels peuvent contribuer à un écosystème moral dans lequel les êtres humains soient mieux à même d’écouter leur conscience et où les modèles d’IA fixent des limites appropriées.

199. It is not enough to invoke a generic type of ethics. Concrete criteria for discernment must be established. The first such criterion concerns personal responsibility. When a decision to strike becomes automated or opaque, the risk of abdicating responsibility increases. For this reason, the chain of responsibility must be identifiable and verifiable; those who design, train, authorize and employ technology must be held accountable for their decisions. The second criterion pertains to the moral timeframe for making judgments. While AI tends to expedite the decision-making processes, speed and efficiency should never be the supreme motivating force for the irreversible decisions made in the context of war. The third criterion is the identification and protection of civilians. Any technology that facilitates attacks without seeing the face of human beings lowers the moral threshold of conflict. Target selection and the use of force must not confuse combatants and non-combatants, nor ignore the impact on defenseless populations.Il ne suffit pas d’invoquer l’éthique de manière générale : il faut définir des critères précis de discernement. Le premier concerne la responsabilité personnelle. Lorsque la décision de frapper devient automatique ou opaque, le risque de déresponsabilisation augmente. C’est pourquoi la chaîne des responsabilités doit rester identifiable et vérifiable : ceux qui planifient, forment, autorisent et utilisent doivent pouvoir rendre compte de leurs choix. Le deuxième critère concerne le délai du jugement moral. L’IA tend à raccourcir les délais de décision ; mais, en temps de guerre, les décisions irréversibles ne peuvent avoir pour critères suprêmes la rapidité et l’efficacité. Le troisième critère est l’identification et la protection des civils. Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit. La sélection des cibles et l’usage de la force ne peuvent confondre combattants et non-combattants, ni ignorer l’impact sur les populations sans défense.

200. These criteria give rise to certain non-negotiable requirements. First, all systems used in a war setting must guarantee the possibility of retracing and reconstructing decision-making processes, so that accountability and blame are not collapsed into “the machine.” Second, the decision to use lethal force cannot be delegated to opaque or automated processes, but must remain under effective, self-aware and responsible human control. Finally, it is imperative to establish a shared framework — also at the international level — in order to curb the technological arms race and ensure robust protection for civilians and the infrastructures necessary for their survival.De ces critères découlent certaines exigences incontournables. Tout d’abord, pour tout système utilisé dans un contexte de guerre, la traçabilité et la possibilité de reconstituer les décisions doivent être garanties, afin que les responsabilités et les éventuelles fautes ne se perdent pas dans l’engrenage. En second lieu, la décision de recourir à la force létale ne peut être déléguée à des processus opaques ou automatisés, mais doit rester sous un contrôle humain effectif, conscient et responsable. Enfin, il est nécessaire d’établir des règles communes, y compris au niveau international, qui freinent la course aux armements technologiques et assurent une protection particulière aux civils comme aux infrastructures essentielles à leur survie.

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The crisis of multilateralismLa crise du multilatéralisme

201. The culture of power also stems from the crisis of the multilateral system. The institutions established to safeguard the concept of a common future for all peoples and a global common good appear to have been weakened. This is due not only to structural limitations, but also to a frequent lack of shared will to support and reform them, or to recognize their moral authority. Instead of making progress, we are regressing from the significant turning point of the twentieth century. After 1989, the collapse of communist regimes in Europe was followed by a predominantly economic globalization, which lacked an adequate political framework capable of sustaining dialogue and peace. An almost blind faith was placed in the ability of the markets to generate prosperity, democracy and stability. In reality, rather than automatically generating unity and peace, globalization has provoked fundamentalist, identity-based and nationalistic reactions. The result is a far cry from genuine multilateralism; instead, what has appeared is a disorderly and conflict-ridden multipolarism with a prevailing sense of mistrust.La culture de la puissance découle également de la crise du système multilatéral. Les institutions créées pour défendre l’idée d’un destin commun des peuples et d’un bien commun mondial semblent affaiblies, non seulement en raison de limites structurelles, mais aussi parce qu’il manque souvent une volonté commune de les soutenir, de les réformer et de reconnaître leur autorité morale. Au lieu de progresser, nous reculons par rapport au tournant historique du XXe siècle. Après 1989, l’effondrement en Europe des régimes communistes s’est accompagné d’une mondialisation essentiellement économique, dépourvue d’une architecture politique adéquate capable de soutenir le dialogue et la paix. On a confié presque aveuglément aux marchés la capacité de produire bien-être, démocratie et stabilité, alors qu’en réalité la mondialisation n’a pas généré automatiquement l’unité et la paix, mais a suscité des réactions fondamentalistes, identitaires et nationalistes. Le résultat est loin d’un multilatéralisme authentique : il s’apparente plutôt à un multipolarisme désordonné et conflictuel, où prévaut la méfiance envers l’autre.

202. What has also re-emerged is the temptation to forge a collective identity in opposition to an enemy, fueled by narratives in which each party portrays itself as a victim entitled to retribution. The reduction of complex issues into simplistic categories — “me first,” “friend or foe,” “us or them” — facilitates decisions that are often irresponsible and undermine mutual trust among nations. The force of international law is thus replaced by the claim that “might makes right.” Consequently, tribunals that are competent for settling disputes between States or dealing with war crimes are often weakened or bypassed, with devastating ramifications for political culture and social cohesion. 185La tentation de construire une identité collective contre un ennemi refait surface, en alimentant des récits dans lesquels chacun se présente comme une victime ayant le droit de se venger. La simplification en schémas – “moi d’abord”, “ami-ennemi”, “nous-vous” – facilite des décisions souvent irresponsables qui sapent la confiance mutuelle entre les nations. La force du droit international est ainsi remplacée par le prétendu “droit du plus fort”, et ses instruments – des tribunaux compétents en matière de crimes de guerre aux tribunaux chargés de régler les différends entre États – sont souvent contournés ou affaiblis, avec des conséquences dévastatrices sur la culture politique et la coexistence. 185

203. In this context, peacebuilding has been relegated to a secondary role. Cooperation for development, disarmament, conflict prevention and the establishment of mutual trust are neglected in the name of power politics. The achievements of humanitarian law are also being compromised. Indeed, the principle of proportionality in responding to aggression, the protection of access to water, food and essential goods, and respect for the lives of civilians, especially children, come to be regarded as naïve relics of the past.Dans ce contexte, la construction de la paix est reléguée au second plan : la coopération au développement, le désarmement, la prévention des conflits et l’instauration d’une confiance mutuelle sont mis de côté, au nom de logiques de puissance. Ainsi les conquêtes du droit humanitaire s’affaiblissent également : le principe de proportionnalité dans la réponse aux agressions, la protection de l’accès à l’eau, à la nourriture et aux biens essentiels, le respect de la vie des civils et des enfants sont traités comme des vestiges naïfs du passé.

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A supposed political realismUn prétendu réalisme politique

204. We live at a time of significant spiritual and cultural blindness. A false pragmatism urges us to sever the roots of our history, as if it were possible to inaugurate a kind of “new creation” detached from the past. Even those who cite important moral principles can fall into this historical nihilism, mistakenly believing that the atrocities of the twentieth century can never happen again. Yet, in reality, the same dynamics are re-emerging under new guises. The mentality of armed equilibrium and deterrence appears to be reasserting itself. Today, however, in contrast to the two-sided dynamic of the Cold War, the proliferation of operatives and battlefields makes this mentality increasingly fragile. Escalating conflicts lead to asymmetric and “hybrid” wars, fought not only on the battleground but also on the economic, financial and cyber fronts, where disinformation and campaigns that feed people’s fears are used to manipulate public opinion. In many countries, including those in the Global South, increased military spending is presented as the only response to an uncertain future or perceived threats. Meanwhile, the real cost falls on the poorest, who see resources for healthcare, education and social services being reduced.Nous vivons une époque de grande cécité spirituelle et culturelle. Un faux pragmatisme nous invite à couper les racines de la mémoire, comme si l’on pouvait inaugurer une sorte de “nouvelle création” coupée du passé ; même ceux qui invoquent de grands principes moraux peuvent tomber dans ce nihilisme historique, en se berçant de l’illusion que les atrocités du XXe siècle ne peuvent plus se reproduire. En réalité, les mêmes dynamiques refont surface sous de nouvelles formes. La logique de l’équilibre armé et de la dissuasion semble revenir pour s’imposer. Mais, contrairement au scenario bipolaire de la Guerre froide, la multiplication des acteurs et des fronts de conflits rend aujourd’hui cette logique de plus en plus fragile. L’exacerbation des affrontements conduit à des guerres asymétriques et “hybrides”, menées également sur les plans économique, financier et informatique, avec le recours à la désinformation et aux campagnes qui alimentent la peur, pour influencer l’opinion publique. Dans de nombreux pays, y compris dans les pays du Sud, l’augmentation des dépenses militaires est présentée comme la seule réponse à un avenir incertain ou à des menaces perçues, tandis que le coût réel pèse sur les plus pauvres qui voient diminuer les ressources allouées à la santé, à l’éducation et aux services sociaux.

205. At the core of these issues is a false realism, based not only on the prevailing mentality of force, but on the cultural and anthropological belief that war is an inevitable part of human nature. It is said that things have always been this way, except for occasional pauses, and that it will always be so! As a result, the concern is no longer the search for peace — which has been lost as a point of reference on the international stage — but rather how and when to take military action. This same argument maintains that it would be irresponsible not to prepare for conflict. I would argue, however, that what is truly irresponsible is Realpolitik, the form of political “realism” that sows in consciences and in society an attitude of resignation to the inevitability of war, and dismisses peace and dialogue as utopian or irrational positions that ignore the risks at stake. In fact, peace is neither a naïve hope nor merely the absence of war; instead, it is always possible as the fruit of justice and charity.Derrière tout cela se cache un faux “réalisme”, fondé non seulement sur la logique bien établie de la force, mais aussi sur une conviction culturelle et anthropologique, comme si la guerre faisait inévitablement partie de la nature humaine. Il en a toujours été ainsi, dit-on, à l’exception de brèves parenthèses, et il en sera toujours ainsi ! Le problème n’est donc plus la paix, perdue comme référence dans le paysage international, mais comment et quand agir militairement, tout en affirmant qu’il serait irresponsable de ne pas se préparer à l’affrontement. Au contraire, ce qui est vraiment irresponsable, c’est la Realpolitik, cette forme de “réalisme” politique qui sème dans les consciences comme dans la culture la résignation face à une guerre inéluctable, et qui considère la paix et le dialogue comme des positions utopiques ou irrationnelles qui ignorent les risques en jeu. Au contraire, la paix n’est pas un espoir naïf ni une simple absence de guerre : elle est le fruit, toujours possible, de la justice et de la charité.

206. In such a climate, nihilism and pragmatism become intertwined and end up normalizing grave errors. Religious extremism and identity-based fanaticism ally themselves with irrational economic policies, while politics often turns to misinformation and ridiculing opponents, and systematically cultivating fears and resentments. Thus, diversity is increasingly perceived as a threat, which fuels a desire for possession, a will to dominate, hegemonic ambitions, abuses of power and a fear of those who are different, thereby creating an environment in which new conflicts can develop almost imperceptibly. 186Dans ce climat, le nihilisme et le pragmatisme finissent par s’entremêler et banaliser de très graves erreurs : extrémismes religieux et fanatismes identitaires s’allient à un économisme irrationnel, tandis que la politique recourt facilement à la désinformation, à la ridiculisation de l’adversaire et à la fabrication systématique de peurs et de ressentiments. Ainsi, la diversité de l’autre est vécue de plus en plus comme une menace, alimentant le désir de possession, la volonté de domination, les ambitions hégémoniques, les abus de pouvoir et la peur de la différence, préparant un terrain sur lequel de nouveaux conflits peuvent mûrir presque sans que nous nous en rendions compte. 186

207. This, then, is the fertile ground for new wars that are perhaps even more dangerous than those of the past, since they tend to disregard all ethical limits. What was once considered unacceptable can now be carried out almost without hesitation, while the international response is increasingly influenced more by the interests of individual Governments than by the objective gravity of situations. Decisions now seem to be driven almost exclusively by economic calculations, justified through media distortions, manufactured enthusiasm and “dreams” that inevitably shatter, generating frustration and further violence. When people come to believe that nothing is genuinely true and that principles are hollow words, then the fuse in their hearts is lit for new eruptions of intolerance and aggression.Cela constitue un terrain propice à de nouvelles guerres, peut-être encore plus dangereuses que celles du passé, car elles tendent à faire disparaître toute limite éthique. Ce qui était autrefois considéré comme inacceptable peut aujourd’hui être mis en œuvre presque sans hésitation, tandis que la réaction internationale s’adapte davantage à la convenance des différents gouvernements qu’à la gravité objective des faits. Les décisions semblent maintenant être guidées presque exclusivement par des calculs économiques, défendus par des illusions médiatiques, des euphories artificielles et des “rêves” qui finissent inévitablement par s’effondrer, provoquant des frustrations et de nouvelles violences. Lorsque l’on se persuade que rien n’est vraiment vrai et que les “principes” ne sont qu’une coquille vide, la mèche de nouvelles explosions d’intolérance et d’agressivité s’allume dans le cœur même des personnes.

208. In these situations, the issue of concrete safeguards to prevent future violence remains an open question. When a culture normalizes and justifies conflict, a dangerous pathway opens up, in that what seems unthinkable today may become acceptable tomorrow in the name of utility or security. In countries marked by serious social tensions, we cannot rule out the possibility that some leaders may consider armed conflict as an effective way of diverting attention from domestic problems and a cynical tool for managing difficulties.Dans ce cadre, la question relative aux garanties réelles contre de nouvelles violences reste ouverte. Lorsqu’une culture normalise et justifie le conflit, une dérive dangereuse s’installe : ce qui semble aujourd’hui impensable peut devenir demain acceptable selon des calculs d’utilité ou de sécurité. Dans les pays marqués par de graves tensions sociales, nous ne pouvons pas exclure que certains finissent par considérer le conflit armé comme un moyen efficace de détourner l’attention des problèmes internes et comme un instrument de gestion cynique des difficultés.

209. A particular responsibility rests on the shoulders of those who work in the field of research. All the key players in this field — scientists, business owners, investors, academic authorities, politicians and others — must work with a transparent and responsible mindset, while maintaining an acute awareness of the broader context of the technological advancements they help to cultivate, including those related to AI. When people limit themselves to looking only at their own sector, they may deceive themselves into believing they are performing actions that are morally neutral and avoid questions about the ultimate ends that guide certain experiments. In this way, they risk cooperating — perhaps unknowingly — with questionable projects that fuel new forms of violence, manipulation and dominance.Une responsabilité particulière incombe à ceux qui œuvrent dans le monde de la recherche. Tous les acteurs dans ce domaine – scientifiques, entrepreneurs, autorités académiques, responsables politiques, et autres – sont appelés à travailler dans une logique de transparence et de responsabilité, en gardant à l’esprit le cadre général dans lequel s’inscrivent les progrès technologiques auxquels ils contribuent, y compris ceux liés à l’IA. Lorsque l’on se limite à ne considérer que son propre secteur, on croit à tort accomplir une tâche moralement neutre et on évite de s’interroger sur les finalités ultimes qui orientent certaines expérimentations. Le risque est alors de coopérer, peut-être sans le vouloir, à des projets obscurs qui alimentent de nouvelles formes de violence, de manipulation et de domination.

CHAPTER FIVEChapitre 5

Building the civilization of loveConstruire la civilisation de l’amour

210. The construction of a world in a state of perpetual conflict is an evil and must be named for what it is. This way of portraying our current situation may seem bleak or pessimistic, yet I consider it necessary to do so. The Christian perspective, however, is not limited to denouncing evil. We view history in the light of the crucified and risen Lord, to whom the Father has given “all authority in heaven and on earth” (Mt 28:18). We do not consider the present as a predetermined fate, but an opportunity for personal and collective conversion. Moreover, we believe in the power of the Kingdom, which grows from the tiny size of a mustard seed, which, once sown, sprouts and grows (cf. Mk 4:26-32). While the tumult of confusion is all around us, goodness grows silently from the earth. In the words of the prophet Isaiah: “Behold, I am doing a new thing; now it springs forth, do you not perceive it?” (Is 43:19).La construction d’un monde en état de guerre permanente est un mal, et il faut l’appeler par son nom. Cette manière de décrire la réalité que nous vivons peut paraître sombre ou pessimiste, mais je pense qu’il s’agit d’une dénonciation nécessaire. La perspective chrétienne ne se limite toutefois pas à dénoncer le mal. Nous regardons l’histoire à la lumière du Crucifié ressuscité, à qui le Père a donné « tout pouvoir au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18). Nous n’interprétons pas le présent comme un destin figé, mais comme un champ ouvert à la conversion personnelle et collective. Et nous croyons en la force du Royaume, qui se développe à partir de la petitesse d’un grain de sénevé, comme une semence qui, une fois semée, germe et grandit (cf. Mc 4, 26-32). Alors que le bruit de la confusion nous entoure, le bien grandit silencieusement de la terre. Comme le dit le prophète : « Voici que je vais faire une chose nouvelle : déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? » (Is 43, 19).

211. A closer analysis of history confirms this. Even in the darkest nights, the Lord raises up men and women who refuse to give up, who persevere in doing good, who protect the vulnerable and open pathways to reconciliation. The memory of the saints, righteous people and the oft-forgotten peacemakers, show us that grace does not magically eliminate conflict, but instead it inspires active resistance to evil and an astonishing creativity in doing good. Christians see the darkness and acknowledge it for what it is, yet they do not merely gaze upon it passively, for they know the light and understand that the darkness has not overcome it and cannot defeat it (cf. Jn 1:5). For this reason, even when suffering seems to have the last word, Christians serve the good and are sustained by a theological hope that gives reality both meaning and direction.Une lecture attentive de l’histoire le confirme. Même dans les nuits les plus sombres, le Seigneur suscite des hommes et des femmes capables de ne pas se résigner et de persévérer dans le bien : des personnes protégeant les plus fragiles et ouvrant des voies de réconciliation. La mémoire des saints et des justes, des artisans de paix souvent oubliés, montre que la grâce n’élimine pas le conflit par un geste magique, mais engendre une résistance active contre le mal et une créativité surprenante dans le bien. Les chrétiens voient les ténèbres et les appellent par leur nom, mais ils ne restent pas immobiles à les contempler : ils connaissent la lumière et savent que les ténèbres ne l’ont pas accueillie et ne peuvent la vaincre (cf. Jn 1, 5). C’est pourquoi ils servent le bien là même où la souffrance semble avoir le dernier mot, soutenus par une espérance théologale qui donne à la réalité un horizon et une direction.

CHAPTER FIVEChapitre 5

We can all do our partTous nous pouvons apporter notre contribution

212. At this point, however, a subtle temptation may emerge, namely the thought that the problems are too big and we are too small, and that our choices, therefore, cannot make a difference. This is a polite form of resignation, often disguised as realism. Certainly, not everyone has the same power to make a difference. There are those who govern, make investment decisions, lead institutions, conduct research, educate, produce or provide information, and then there are those who only seem to live their daily lives. Yet, no one is without responsibility. We all have our own areas for action, and it is precisely there — and nowhere else — that we must choose whether to fuel the mentality of force (even if only through indifference, cynicism, lies or hatred), or to preserve the mindset of peace (with truth, moderation, closeness and care).Cependant, arrivé à ce point, une tentation subtile s’insinue : celle de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. C’est une forme élégante de capitulation, souvent déguisée en réalisme. Certes, tout le monde n’a pas le même pouvoir d’action sur la réalité : il y a ceux qui gouvernent, ceux qui décident des investissements, ceux qui dirigent les institutions, ceux qui font de la recherche, ceux qui éduquent, ceux qui informent, ceux qui produisent ; et il y a ceux qui semblent n’avoir que leur vie quotidienne. Pourtant, personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose d’un propre champ d’action, et c’est là – et nulle part ailleurs – qu’il est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce qu’avec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention).

213. The twentieth-century Catholic author J.R.R. Tolkien, in the words of a protagonist in one of his novels, described our responsibility in this way: “It is not our part to master all the tides of the world, but to do what is in us for the succour of those years wherein we are set, uprooting the evil in the fields that we know, so that those who live after may have clean earth to till.” 187 The civilization of love will not arise from a single or spectacular gesture, but from the sum total of small and steadfast acts of fidelity that serve as a bulwark against dehumanization. For this reason, it is worthwhile pausing to reflect on some aspects of how we, each in our own way, can cooperate in building the civilization of love. Without presuming to exhaust this theme, I would like to propose five paths toward daily and public responsibility: the need to disarm words, building peace through justice, adopting the perspective of victims, cultivating a healthy realism and reviving dialogue and multilateralism.Un écrivain catholique du XX e siècle, John Ronald Reuel Tolkien, a décrit ainsi notre responsabilité par la bouche de l’un des protagonistes d’un roman : « Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver ». 187 La civilisation de l’amour ne naît pas d’un geste unique et spectaculaire, mais d’une somme de petites et tenaces fidélités faisant barrage à la déshumanisation. C’est pourquoi il vaut la peine de s’arrêter et d’examiner la manière dont chacun dans son domaine peut contribuer à sa construction. Sans prétendre épuiser le sujet, je propose cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique : désarmer les mots, construire la paix dans la justice, adopter le regard des victimes, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue et le multilatéralisme.

CHAPTER FIVEChapitre 5

The need to disarm wordsDésarmer les mots

214. The first contribution we can make toward a more humane civilization is to be mindful of our words. “Let us disarm words and we will help to disarm the world.” 188 Words have enormous power, something we experience in our daily interactions; for example, spoken words can change our mood for better or for worse. “Peace begins with each one of us: in the way we look at others, listen to others and speak about others. In this sense, the way we communicate is of fundamental importance: we must say ‘no’ to the war of words and images, we must reject the paradigm of war.” 189 We must all, therefore, examine our conscience regarding the words we use, the prejudices we have and the explicit or implicit aggression that lies within them. We have a real opportunity to contribute to the common good each time we speak the truth, offer wise advice, support those in need of comfort, denounce injustice and give a voice to the voiceless.La première contribution que nous pouvons apporter à une civilisation plus humaine est de prêter attention à nos paroles. « Désarmons les mots et nous contribuerons à désarmer la Terre ». 188 Le pouvoir des mots est immense et nous en faisons l’expérience dans notre communication quotidienne, lorsque quelqu’un nous dit quelque chose qui modifie notre état d’esprit, en bien ou en mal. « La paix commence par chacun de nous : par la manière dont nous regardons les autres, dont nous les écoutons, dont nous parlons d’eux ; et, en ce sens, la manière dont nous communiquons est d’une importance fondamentale : nous devons dire “non” à la guerre des mots et des images, nous devons rejeter le paradigme de la guerre ». 189 Nous devons donc tous faire un examen de conscience sur les mots que nous utilisons, sur les préjugés dont ils sont chargés et sur l’agressivité, ouverte ou latente, qui les habite. Nous avons une réelle possibilité de contribuer au bien chaque fois que nous disons la vérité, que nous donnons un conseil avisé, que nous soutenons ceux qui ont besoin de réconfort, que nous dénonçons une injustice, et que nous donnons la parole à ceux qui ne l’ont pas.

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Building peace through justiceConstruire la paix dans la justice

215. All of us, at every level, can contribute to building the foundation of peace, which is justice. We do not merely seek any kind of peace — such as an absence of conflict at any cost — but instead, the true peace born of justice. “There exists a very close connection between the justice of the individual and the peace of everyone.” 190 Commenting on the psalm verse “justice and peace have embraced” ( Ps 84:11), Saint Augustine wrote: “There is no one who shuns the desire for peace, yet not everyone is willing to practice justice… But perform the works of justice, keeping in mind that justice and peace have embraced; they are not at odds with one another. Why do you set yourself against justice? Here, for example, is justice telling you not to steal, but you pay no heed; not to commit adultery, and you turn a deaf ear; not to do to others what you would not want done to yourself; not to say about your neighbor the things you would not want said about yourself… Do you therefore wish to attain peace? Then practice justice!” 191 Let us never grow weary of seeking justice!Tous, à quelque niveau que ce soit, nous pouvons contribuer au fondement de la paix, qui est la justice. Nous ne recherchons pas en effet n’importe quelle paix, une absence de conflit à tout prix, mais cette paix véritable qui naît de la justice. « Il existe un lien étroit entre la justice de chacun et la paix de tous ». 190 Commentant le verset du psaume « justice et paix s’embrassent » ( Ps 85, 11b), saint Augustin écrit : « Il n’est personne pour ne point désirer la paix, mais tous ne veulent point faire la justice. […] Mais fais la justice, parce que la justice et la paix s’embrassent et ne sont point en désaccord. À quoi bon être en guerre avec la justice ? La justice te dit : Ne vole point, et tu n’entends pas ; Ne commets point l’adultère, et tu ne veux pas entendre ; Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux point qu’on te fasse; ne dis pas à autrui ce que tu ne veux pas que l’on te dise. […] Veux-tu donc arriver à la paix ? Fais les œuvres de la justice ! ». 191 Ne nous lassons donc pas de chercher la justice !

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Adopting the perspective of victimsAdopter le regard des victimes

216. There are times when, in order to remain human, we must set aside our reservations and take a stand. In some conflicts, it is unjust to remain neutral, nor is it enough merely to claim that we are not complicit. 192 When we witness the bombing of civilians, attacks on hospitals, schools or vital infrastructure, and violence that affects children, we are confronted with scandals that wound humanity itself. For this reason, we cannot limit ourselves to the level of abstract analysis. Pope Francis encouraged us to “touch the wounded flesh” 193 of those who suffer, look at their faces, listen to their stories and acknowledge their wounds. Painful events require both history and memory, the former to recount the facts, the latter to bear witness to lived experiences.Il y a des situations dans lesquelles, pour rester humains, nous devons abandonner nos hésitations et prendre position. Il y a des conflits où il n’est pas juste de rester neutre et où il ne suffit pas de s’estimer “ne pas être complice”. 192 Lorsque nous sommes devant des bombardements sur des civils, des attaques contre des hôpitaux, des écoles ou des infrastructures vitales, des violences qui frappent des enfants, nous sommes face à des scandales qui blessent l’humanité elle-même. C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous cantonner à des analyses abstraites. Comme l’a rappelé le Pape François, nous devons “toucher l’humanité” de ceux qui souffrent : 193 regarder les visages, écouter les histoires et reconnaître les blessures. Les événements douloureux ont besoin à la fois d’histoire et de mémoire, l’une pour tenter de raconter les faits, l’autre pour témoigner des expériences vécues.

217. Giving space to the perspectives and voices of victims through communication and education helps us to become aware of the abyss of evil inherent in war, and generally in all forms of violence. It helps us to reject the normalization of conflict; not to turn away when human dignity is violated; and to restore to victims the dignity of being recognized and heard. 194 Paying attention to these voices strengthens the conviction that, apart from violent minorities, humanity does not desire war. In a particular way, the Church can be a place of living memory for victims. As Saint Paul VI recalled, the Church feels she must make her own both the voice of those who died in past wars and the voice of the living who still bear wounds today, so that their cries may become an appeal for peace and harmony and not a prelude to new conflicts. 195Donner une place, dans l’information et dans l’éducation, au regard et à la voix des victimes aide à prendre véritablement conscience de l’abîme du mal que recèle la guerre et, plus généralement, toute forme de violence ; elle aide à ne pas accepter comme normale la logique du conflit, à ne pas détourner le regard lorsqu’un outrage à la dignité humaine est commis, et à rendre aux personnes concernées la dignité de se sentir reconnues et écoutées. 194 L’attention portée à ces voix nourrit la conviction que, au-delà des minorités violentes, l’humanité ne souhaite pas la guerre. L’Église peut être d’une manière particulière un lieu de mémoire vivante des victimes. Comme le rappelait saint Paul VI, elle se sent appelée à faire sienne à la fois la voix de ceux qui sont morts dans les guerres passées et celle des vivants qui en portent encore les blessures, afin que leur cri devienne un appel à la paix et à la concorde et non le prélude à de nouveaux conflits. 195

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Cultivating a healthy realismCultiver un sain réalisme

218. We are in need of a healthy realism that avoids both political idealism and cynicism. There is a kind of idealism that, in order to preserve its own worldview, tends to choose facts selectively, distorting and renaming them. Its proponents eventually, inhabit a reality constructed to fit their own convictions. Conversely, there is also a debased form of realism that confuses observation with resignation, arguing that since force prevails, it will always prevail. Authentic realism does not give up on changing the world; indeed, it starts by clearly identifying interests, fears, constraints and power dynamics, precisely in order to determine what can be achieved, and the measures needed to achieve it. It does not reduce politics to morality; neither does it surrender to violence. Instead, it seeks viable paths for making peace more than a mere word, through credible institutions, verifiable guarantees, patient negotiations, conflict prevention and the protection of civilians.Nous avons besoin d’un sain réalisme qui évite autant l’idéalisme politique que le cynisme. Il y a en effet un idéalisme qui, pour préserver sa propre vision du monde, sélectionne les faits, les déforme, les renomme, et finit par vivre dans une réalité faite sur mesure pour ses propres convictions. Il existe d’autre part un réalisme dégradé qui confond constatation et résignation : puisque la force domine, il en conclut qu’elle doit dominer. Le réalisme authentique ne renonce pas à changer le monde. Il commence par voir clairement les intérêts, les peurs, les entraves et les rapports de force, précisément pour évaluer ce qu’il est possible d’obtenir et par quelles étapes. Il ne réduit pas la politique à la morale, mais ne la livre pas non plus à la violence. Il cherche des voies praticables pour que la paix soit plus qu’un mot, c’est-à-dire des institutions crédibles, des garanties vérifiables, des négociations patientes, une prévention des conflits et la protection des civils.

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Reviving dialogueRelancer le dialogue

219. In order to build the civilization of love, we must engage in dialogue, for this is the primary means of coexistence between people and nations, and it is the alternative to open conflict. On the eve of the Second World War, Pius XII affirmed that nothing is lost with peace, whereas with war everything can be lost. He insisted that people must return to speaking with one another, because a sincere and persevering dialogue always opens up the possibility of an honorable solution. 196Pour bâtir la civilisation de l’amour, nous devons pratiquer le dialogue. Il est le principal instrument de la cohabitation entre les personnes et entre les peuples, et une alternative au conflit ouvert. Pie XII le rappelait déjà à la veille de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il affirmait qu’on ne perd rien avec la paix alors qu’on peut tout perdre avec la guerre, et que les hommes doivent recommencer à se parler, car une confrontation sincère et persévérante ouvre toujours la possibilité d’une solution honorable. 196

220. Indeed, dialogue is an ordinary part of human life and does not only concern relations between States. It involves acquiring an attitude that seeks to forge bonds of fraternity built on listening, an open demeanor, making time for each other and even wasting time together. For if we experience authentic encounters with others, with those who are different, strangers and migrants, it becomes much more difficult even to imagine war.Le dialogue fait partie intégrante de la vie humaine et ne concerne pas uniquement les relations entre États. Il s’agit d’acquérir une attitude permettant de tisser des liens de fraternité fondés sur l’écoute, des regards sincères, du temps donné, voire même du temps perdu ensemble. Car il devient beaucoup plus difficile ne serait-ce que d’imaginer la guerre si nous faisons l’expérience d’une rencontre authentique avec l’autre, celui qui est différent, l’étranger, le migrant.

221. At the political level, there is an urgent need to shift from the “culture of power” to a genuine “culture of negotiation,” in which dialogue and diplomacy become the standard means of resolving conflicts. Giorgio La Pira expressed the hope that “the method of war be replaced by the method of peace: the method of negotiation, of encounter, of convergence, that is, the authentically human method!” 197 The awareness that all peoples share a common future demands that the “culture of negotiation” become an increasingly shared political and cultural commitment, capable of gradually leading humanity away from the cycle of violence.Sur le plan politique, il est urgent de passer de la “culture de la puissance” à une véritable “culture de la négociation” dans laquelle le dialogue et les relations diplomatiques deviennent une voie habituelle pour gérer les conflits, comme le souhaitait Giorgio La Pira : « Il faudra remplacer la méthode de la guerre par la méthode de la paix : la méthode de la négociation, de la rencontre, de la convergence, c’est-à-dire la méthode véritablement humaine ! ». 197 La conscience d’un destin commun des peuples exige que la “culture de la négociation” devienne de plus en plus un engagement partagé, politique et culturel, capable d’éloigner progressivement l’humanité de la spirale de la violence.

222. To those who have the honor and responsibility of governing, I would like to repeat the words that I spoke at the start of my Pontificate: “The peoples of our world desire peace, and to their leaders I appeal with all my heart: Let us meet, let us talk, let us negotiate! War is never inevitable. Weapons can and must be silenced, for they do not resolve problems but only increase them. Those who make history are the peacemakers, not those who sow seeds of suffering. Our neighbors are not first our enemies, but our fellow human beings; not criminals to be hated, but other men and women with whom we can speak. Let us reject the Manichean notions so typical of that mindset of violence that divides the world into those who are good and those who are evil.” 198À ceux qui ont l’honneur et la responsabilité de gouverner, je voudrais répéter quelques paroles que j’ai prononcées au début de mon Pontificat : « Les peuples veulent la paix et, la main sur le cœur, je dis aux responsables des peuples : rencontrons-nous, dialoguons, négocions ! La guerre n’est jamais inévitable, les armes peuvent et doivent se taire, car elles ne résolvent pas les problèmes, elles les aggravent ; ce sont ceux qui sèment la paix qui passeront à la postérité, pas ceux qui font des victimes ; les autres ne sont pas d’abord des ennemis, mais des êtres humains : pas des méchants à haïr, mais des personnes avec qui parler. Fuyons les visions manichéennes typiques des récits violents qui divisent le monde entre bons et méchants». 198

223. In rejecting the mindset of violence, interreligious dialogue plays a decisive role, because at the heart of the great spiritual paths lies a message of peace. 199 Whereas those who use the name of God to legitimize terrorism, violence or war betray his true nature, for to fight in the name of religion means attacking religion itself. 200 The “spirit of Assisi,” evoked by Saint John Paul II and carried forward by Pope Francis — for example, through his dialogue with the Grand Imam of Al-Azhar — shows that believers can draw upon the most authentic sources of their particular spiritual traditions, where there is no room for “sanctified hatred.”En rejetant la logique de la violence, le dialogue interreligieux joue un rôle décisif, car au cœur des grands itinéraires spirituels se trouve un message de paix. 199 Ceux qui utilisent le nom de Dieu pour légitimer le terrorisme, la violence ou la guerre en trahissent le visage : combattre au nom de la religion revient, en réalité, à porter atteinte à la religion elle-même. 200 L’ “esprit d’Assise”, suscité par saint Jean-Paul II et poursuivi par l’engagement du Pape François – par exemple dans le dialogue avec le Grand Imam d’al-Azhar –, montre que les croyants peuvent puiser à nouveau aux sources les plus authentiques de leurs traditions spirituelles, où il n’y a pas de place pour la haine sacralisée.

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The necessity of diplomacy and multilateralismLa nécessité de la diplomatie et du multilatéralisme

224. In international relations, dialogue is an irreplaceable diplomatic tool for preventing conflicts and rebuilding bonds of trust. Faced with the impulsive broadcasts, aggressive rhetoric and power politics that characterize our time, “the vocation of diplomacy is to foster dialogue with all parties, including those interlocutors considered less ‘convenient’ or not considered legitimized to negotiate.” 201 Therefore, every ounce of humility and patience should be employed in order to nurture even the faintest signs of goodwill among parties in conflict, so as to advance the process of peace.Dans les relations internationales, le dialogue est l’outil irremplaçable de la diplomatie pour prévenir les conflits et retisser les liens de confiance. Face aux communications impulsives, aux rhétoriques agressives et aux logiques de puissance qui marquent notre époque, « la vocation de la diplomatie est de favoriser le dialogue avec tous, y compris avec les interlocuteurs considérés comme les plus “gênants” ou que l’on ne considère pas comme légitimes pour négocier » 201 en faisant preuve d’une humilité et d’une patience extrêmes pour renouer les liens de bonne volonté les plus ténus entre les parties en conflit, afin d’amorcer une pacification.

225. Cyberspace too has become a battleground. Cyberattacks, data manipulation and campaigns of influence, orchestrated with the help of AI, can destabilize entire countries even before open armed conflict erupts. Moreover, in this area, the attribution of responsibility is often uncertain. When it is unclear who carried out an attack, the risk of disproportionate reaction, miscalculation and escalation increases. For this reason, diplomacy must be capable of operating effectively in this new environment, negotiating shared regulations on the use of digital technologies, in order to protect civilians and the most vulnerable from “invisible” yet real forms of violence.Le cyberespace est lui aussi devenu un terrain d’affrontement. Les attaques informatiques, la manipulation des données et les campagnes de désinformation orchestrées à l’aide de l’IA peuvent déstabiliser des pays entiers avant même d’en arriver à un conflit armé ouvert. Dans ce domaine, l’attribution des responsabilités est souvent incertaine. Quand on ne sait pas clairement qui a frappé, le risque de réactions disproportionnées, d’erreurs d’appréciation et de spirales d’escalade augmente. C’est pourquoi il faut une diplomatie capable d’opérer également dans ce nouvel environnement, en négociant des règles communes sur l’utilisation des technologies numériques, en protégeant les civils et les personnes les plus vulnérables contre des formes de violence invisibles mais non pas moins réelles.

226. International organizations, particularly the United Nations, are essential instruments for promoting a civilization of love, for they can foster dialogue among nations and promote the peaceful resolution of conflicts, the integral development of peoples, the protection of the most vulnerable, disarmament and the care of creation. Through such efforts, the international community can work to reduce inequalities, defend the rights of refugees and minorities, reallocate resources from military spending to human development and protect our common home. The Holy See supports and accompanies these endeavors, while also recognizing that the current weaknesses of the UN and the international political system reveal the need for profound reforms. This is not simply a question of technical adjustments, for the crisis of convictions and values that also concerns the ethical foundations of nations makes it more difficult to direct multilateralism toward the true common good. 202Les organisations internationales, en particulier l’ONU, restent des instruments essentiels pour promouvoir une civilisation de l’amour, en soutenant le dialogue entre les nations, le règlement pacifique des conflits, le développement intégral des peuples, la protection des personnes les plus vulnérables, le désarmement et la sauvegarde de la création. À travers ces instances, la communauté internationale peut chercher à réduire les inégalités, à défendre les droits des réfugiés et des minorités, à libérer les ressources destinées à l’armement pour les affecter à la promotion humaine et à la protection de la Maison commune. Le Saint-Siège soutient et accompagne cet engagement, tout en reconnaissant que la faiblesse actuelle de l’ONU et du système politique international révèle la nécessité de réformes profondes. Il ne s’agit pas seulement d’ajustements techniques, puisque la crise des convictions et des valeurs touche également les fondements éthiques de la vie des nations et rend plus difficile d’orienter le multilatéralisme vers le véritable bien commun. 202

227. In the international context, the Holy See’s diplomacy adopts the Gospel’s principle of mercy as a concrete criterion for political action. This is one of the ways in which the Holy See places itself at the service of humanity, thereby appealing to consciences in the name of charity and truth, defending the dignity of every person and speaking up on behalf of the poor, migrants and victims of war. In this way, papal diplomacy expresses the catholicity of the Church and contributes to the building of a civilization of love, where even new technologies can be oriented toward the common good.Dans le contexte international, la diplomatie du Saint-Siège fait du principe évangélique de la miséricorde un critère concret de l’action politique. C’est l’une des manières par laquelle le Saint-Siège se met au service de l’humanité, en appelant les consciences à la charité et à la vérité, en défendant la dignité de chaque personne et en se faisant la voix des pauvres, des migrants et des victimes des guerres. La diplomatie pontificale exprime ainsi la catholicité de l’Église et contribue à l’édification d’une civilisation de l’amour au sein de laquelle même les nouvelles technologies sont orientées vers le bien commun.

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Praying and hopingPrier et espérer

228. These avenues for exercising responsibility are sustained by prayer, and in turn nourish prayer. Indeed, for each of us, peace primarily comes “from God, God who loves us all, unconditionally.” 203 It is a gift given by Jesus to his disciples on the day of Easter: “Peace be with you! It is the peace of the risen Christ. A peace that is unarmed and disarming, humble and persevering.” 204 With these words, I greeted the Church and the world on the day of my election to the See of Peter. I wish to repeat them now, and to invite everyone to pray for this gift. Let us never tire of praying for peace and of committing ourselves to achieving it in our relationships and in society.Ces axes d’engagement se nourrissent de la prière et la nourrissent à leur tour. Pour nous, en effet, la paix « vient de Dieu, Dieu qui nous aime tous inconditionnellement ». 203 C’est un don que Jésus a remis à ses disciples le jour de Pâques : « Que la paix soit avec vous ! C’est la paix du Christ ressuscité, une paix désarmée et une paix désarmante, humble et persévérante ». 204 C’est par ces mots que j’ai salué l’Église et le monde le jour de mon élection au Siège de Pierre, et je souhaite les répéter pour inviter chacun à demander ce don. Ne nous lassons pas de prier pour la paix et de nous engager à la réaliser dans nos relations et dans la société.

CONCLUSIONCONCLUSION

229. “Let each builder choose with care how to build” (1 Cor 3:10). With these words, Saint Paul encouraged the Christians of Corinth to preserve unity. Dear brothers and sisters, we have reflected on the world we are building, and we asked ourselves what it means to safeguard the human person in the era of artificial intelligence. At the end of this reflection, I would like to propose a sober yet demanding program of Christian life with which we can navigate this epochal change in the light of the Gospel. This avenue emerges through contemplating God’s plan, living ecclesial unity by partaking of the Eucharist, building a world centered on the common good and praying in union with the Blessed Virgin Mary.« Que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit » (1 Co 3, 10) : ce sont là les paroles de saint Paul exhortant les chrétiens de Corinthe à préserver l’unité. Chers frères et sœurs, nous nous sommes interrogés sur le monde que nous construisons, en nous demandant ce que signifie préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Au terme de ce parcours, je souhaite vous proposer un itinéraire de vie chrétienne sobre et exigeant pour vivre ce changement d’époque à la lumière de l’Évangile. C’est un chemin qui naît de la contemplation du dessein de Dieu, vit l’unité ecclésiale en se nourrissant de la Parole et de l’Eucharistie, construit le monde dans le sens du bien et prie avec la Vierge Marie.

CONCLUSIONCONCLUSION

The Word became fleshLe Verbe s’est fait chair

230. Our world is filled with attempts to seize control of markets and spheres of influence, often shrouded in reassuring rhetoric and seductive ideologies. Yet our hearts yearn for an approach that is wise and benevolent, akin to that which Mary praises in her Magnificat, when she proclaims that God’s mercy extends in every generation to those who fear him. 205 This plan of mercy continues to unfold throughout history today, even amid the rapid and unsettling changes brought by algorithms and global networks, and it becomes a compass in the digital era for living our lives according to the Gospel.Dans un monde où se multiplient les manœuvres visant à conquérir des marchés et des sphères d’influence, souvent revêtues de rhétoriques rassurantes et de constructions idéologiques séduisantes, notre cœur ressent le besoin de découvrir un dessein différent, sage et bienveillant, semblable à celui que Marie contemple dans le Magnificat, lorsqu’elle proclame que, de génération en génération, la miséricorde de Dieu s’étend sur ceux qui le craignent. 205 Ce dessein de miséricorde traverse l’histoire encore aujourd’hui, au cœur des changements les plus rapides et les plus troublants marqués par les algorithmes et les réseaux mondiaux, et devient la boussole d’une existence évangélique à l’ère numérique.

231. At the heart of everything is the mystery of the Incarnation, the Word who became flesh and dwelt among us. The flesh of the Son, poor and vulnerable, evokes the flesh of so many brothers and sisters stripped of their dignity and reduced to silence. 206 Through the Lord’s closeness, the gift of peace enters into the world in a paradoxical way. It does so through the power to become children of God, and is awakened when we allow ourselves to be moved by the tears of the little ones, the fragility of the elderly, the silence of victims and the struggle of those who fight against the evil they do not wish to commit. 207 In this wounded yet beloved flesh, the Father shows us the true humanity of a life fulfilled through openness and communion, which leads us to desire that his will be done on earth as it is in heaven. 208Au cœur se trouve le mystère de l’Incarnation : le Verbe s’est fait chair et Il a planté sa tente parmi nous. La chair du Fils, pauvre et vulnérable, rappelle celle de tant de frères et sœurs dépouillés de leur dignité et réduits au silence. 206 Par cette proximité, le don de la paix entre dans le monde de manière paradoxale : comme un pouvoir de devenir enfants de Dieu, un pouvoir qui se réveille lorsque nous nous laissons toucher par les pleurs des petits, par la fragilité des personnes âgées, par le silence des victimes, par la fatigue de ceux qui luttent contre le mal qu’ils ne voudraient pas commettre. 207 Dans cette chair blessée et aimée, le Père nous montre la véritable humanité d’une vie qui trouve son accomplissement dans l’ouverture et la communion, jusqu’à nous faire désirer la réalisation de sa volonté sur la terre comme au ciel. 208

232. In the promises of transhumanism and some posthumanist currents of thought, which seek an enhanced and almost disembodied humanity, we recognize a yearning that is of concern to us, namely the need for a fuller life, less exposed to limitations and suffering. Yet the Incarnation opens a different pathway. On the one hand, old and new ideologies alike urge humanity to overcome limitations through technology, and to rise above others by asserting dominance. Contrary to this, the mystery of the Son of God entering into our human condition promises something quite different. The living God descends into our history in order to free us from all forms of slavery. 209 He takes upon himself our weakness and transforms it into a setting for salvation. There is no moment or human situation that is not worthy of God. “According to the teaching of our faith, we have and adore, in our mysteries, a God who is born in a manger, a God who lives and travels in Judea, a God who dies on the cross, a dead God who lies in the tomb.” 210 The future of humanity, therefore, finds its standard in the ability to welcome this divine way of drawing near, of sharing the burden of the world, of transforming relationships from within. “O wonder... man is God and this God-Man passes through all those stages, endures all those states and ennobles them, sanctifies them, deifies them in himself!” 211 What saves humanity is the divine love that descends into the most fragile point of our history and renews it from within.Dans les promesses du transhumanisme et de certains courants posthumanistes, qui poursuivent une humanité améliorée et presque désincarnée, nous reconnaissons un désir qui nous concerne : le besoin d’une vie plus accomplie, moins exposée aux limites et à la fragilité. L’Incarnation ouvre cependant une voie différente. Alors que les idéologies anciennes et nouvelles poussent l’homme au dépassement technique de la limite et à s’élever au-dessus des autres pour affirmer une domination, le mystère du Fils de Dieu qui entre dans notre condition décrit un mouvement opposé : le Dieu vivant descend dans notre histoire pour nous libérer de toute servitude, 209 Il prend sur Lui notre faiblesse et la transforme en lieu de salut. Il n’y a pas un moment ou une condition de l’humain qui ne soit digne de Dieu : « Selon les enseignements de notre foi, nous adorons en nos mystères un Dieu naissant en la crèche, un Dieu vivant et voyageant en la Judée, un Dieu mourant en la croix, un Dieu mort dans le sépulcre ». 210 L’avenir de l’humanité trouve ainsi son critère dans la capacité d’accueillir cette manière divine de se faire proche, de partager le poids du monde, de transformer les relations de l’intérieur. « Ô merveille […] que l’homme soit Dieu et ce Dieu-homme passe par tous ces degrés, supporte tous ces états et les ennoblisse, les sanctifie, les déifie en soi-même ! ». 211 Ce qui sauve l’homme, c’est l’amour divin qui descend jusqu’au point le plus fragile de son histoire et la régénère du plus profond.

233. For this reason, as a believer among believers, I invite everyone to contemplate, in the face of the Son of God, the grandeur of humanity that shines a light also on the era of AI. In Christ, we are called to cooperate in the work of creation, rather than be disinterested observers of technological processes that limit our freedom and responsibility. 212 The dignity inscribed in each of us by the Holy Spirit can also be seen in our capacity to reflect critically, choose and love freely, and form authentic relationships. No computational system, however sophisticated, can create a heart that gives itself, or a conscience that discerns good from evil. Even when machines excel in efficiency, a human face that asks to be gazed upon remains the center of our history. This human face is the fullness toward which history is moving. It is the mystery of “recapitulation”: the certainty that the Father has decreed to bring all things, those in heaven and those on earth, back to Christ, the one Head (cf. Eph 1:10). In this plan, nothing will be lost that is authentically human. Indeed, everything will be purified and reunited in the One, who gathers every fragment of life, every tear and every authentically human achievement, rescuing them from nothingness and delivering them, redeemed, to the Father.C’est pourquoi, en tant que croyant parmi les croyants, j’invite à contempler dans le visage du Fils une magnifique humanité qui éclaire également l’ère de l’IA. Dans le Christ nous comprenons que l’homme est appelé à être un collaborateur dans l’œuvre de la création, plutôt qu’un spectateur résigné face à des processus technologiques limitant sa liberté et sa responsabilité. 212 La dignité que l’Esprit Saint sculpte en chacun de nous se reconnaît aussi dans la capacité de réfléchir de manière critique, de choisir et d’aimer gratuitement, d’entrer dans des relations authentiques. Aucun système de calcul, aussi sophistiqué soit-il, ne génère un cœur qui se donne, ni une conscience qui discerne le bien. Même lorsque les machines excellent en efficacité, le centre de l’histoire reste un visage humain qui demande à être regardé. Ce visage humain est la plénitude vers laquelle l’histoire avance. C’est le mystère de la récapitulation, la certitude que le Père a décidé de ramener au Christ, Chef unique, toutes choses, celles du ciel et celles de la terre (cf. Ep 1, 10). Dans ce dessein, rien de ce qui est authentiquement humain ne sera perdu, mais tout sera purifié et réuni en Celui qui rassemble chaque fragment de vie, chaque larme et chaque authentique conquête humaine pour les soustraire au néant et les remettre, rachetées, au Père.

CONCLUSIONCONCLUSION

One body in ChristUn seul corps dans le Christ

234. The spirituality that we need is a Eucharistic spirituality, that is, a spirituality of ecclesial unity in love. The Incarnation and the Paschal Mystery reveal God entering into our human condition and transforming it through the gift of himself. This gift remains present and active in the Eucharist, in which the Lord gives himself and gathers the Church together, so that his offering becomes the principle of unity and source of new life. It is from this communion that Christian solidarity also arises, since “union with Christ is also union with all those to whom he gives himself.” 213 As Saint Augustine explained to the new Christians of his local Church, the bread and wine on the altar are the sacrament of the unity of the faithful in Christ: “What is seen is a mere physical likeness; what is grasped bears spiritual fruit. So now, if you want to understand the body of Christ, listen to the Apostle Paul speaking to the faithful: together you are the body of Christ ( 1 Cor 12:27). If you are the body and members of Christ, then it is your sacrament that is placed on the table of the Lord; it is your sacrament that you receive. You respond ‘Amen,’ and by responding in this way you assent to it. For you hear the words, ‘the Body of Christ’ and respond ‘Amen.’ Be then a member of the Body of Christ that your Amen may be true!” 214La spiritualité dont nous avons besoin est une spiritualité eucharistique, c’est-à-dire une spiritualité de l’unité ecclésiale dans l’amour. L’Incarnation et Pâques révèlent Dieu qui entre dans notre condition humaine et la transfigure par le don de soi. Ce don reste présent et agissant dans l’Eucharistie où le Seigneur se communique et rassemble l’Église, afin que son offrande devienne principe d’unité et source de vie nouvelle. De cette communion naît aussi la solidarité chrétienne, car « l’union avec le Christ est en même temps union avec tous ceux auxquels il se donne ». 213 Comme l’explique saint Augustin aux nouveaux chrétiens de son Église, le pain et le vin sur l’autel sont le sacrement de l’unité des fidèles dans le Christ : « Ce que nous voyons est une apparence corporelle, tandis que ce que nous comprenons est un fruit spirituel. Si vous voulez comprendre ce qu’est le corps du Christ, écoutez l’Apôtre, qui dit aux fidèles  : Vous êtes le corps du Christ, et chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps (1 Co 12, 17). Donc, si c’est vous qui êtes le corps du Christ et ses membres, c’est votre mystère qui se trouve sur la table du Seigneur, et c’est votre mystère que vous recevez. À cela, que vous êtes, vous répondez : « Amen », et par cette réponse, vous y souscrivez. On vous dit : « Le corps du Christ », et vous répondez « Amen ». Soyez donc membres du corps du Christ, pour que cet Amen soit véridique ». 214

235. The “Amen” that we say in the liturgy, the Body we eat and the Blood we drink shape our entire lives. The Eucharist “is an extremely personal encounter with the Lord and yet never simply an act of individual piety.” 215 In the Eucharist we find a visible manifestation of the reality that we “are the Church of Christ, his members, his body. We are brothers and sisters in him. And in Christ, though many and diverse, we are one: In Illo uno unum.” 216 The Eucharist opens us to justice and sharing, with a preferential concern for those who are burdened by poverty or marginalization. And while new economic and technological networks can generate exclusion, isolation and dependencies, the Church — nourished by the Eucharist — is called to make visible a different paradigm, one that preserves human connections, gives a voice to the invisible and ensures that processes are aimed at respecting people’s dignity.L’« Amen » que nous prononçons dans la liturgie, le Corps que nous mangeons et le Sang que nous buvons, façonnent toute notre vie. L’Eucharistie « est la rencontre très personnelle avec le Seigneur et, toutefois, elle n’est jamais seulement un acte individuel de dévotion ». 215 En elle, il apparaît clairement que nous « sommes l’Église du Christ, nous sommes ses membres, son corps. Nous sommes frères et sœurs en Lui. Et dans le Christ, bien que nous soyons nombreux et différents, nous sommes une seule chose : “ In Illo uno unum” ». 216 L’Eucharistie nous ouvre à la justice et au partage, avec une attention préférentielle pour ceux qui portent le fardeau de la pauvreté et de la marginalisation. Et tandis que les nouveaux réseaux économiques et technologiques peuvent engendrer exclusion, isolement et dépendances, l’Église nourrie de l’Eucharistie est appelée à rendre visible une autre mesure, en préservant les liens, en redonnant la parole aux personnes invisibles et en orientant les processus vers la dignité des personnes.

CONCLUSIONCONCLUSION

The construction site of our timeLe chantier de notre époque

236. The spirituality I wish to commend is that of the “wise architect” who, driven by hope for the Kingdom of God, is committed to building the world for the common good (cf. 1 Cor 3:10). As I mentioned at the beginning of this reflection, 217 the task of building in our time must place our relationship with God at its center. Our rule must be the acceptance of human limitations as a natural and positive reality, and should be characterized by shared responsibility and a language characterized by the Gospel. At the end of this reflection, the plan for a civilization of love can be seen more clearly, and the construction site appears to be already up and running, thanks especially to the many living stones solidly united to Christ the cornerstone (cf. 1 Pet 2:4-6). In this task, we are called to assume an active role, without taking refuge in spiritual sentimentality or retreating into our own little worlds. We must be faithful to the truth, invest in education, cultivate relationships and love justice and peace.La spiritualité que je souhaite transmettre est celle du “sage architecte” qui, habité par l’espérance du Règne de Dieu, s’emploie à bâtir le monde pour le bien (cf. 1 Co 3, 10). Comme je l’ai écrit au début de cette réflexion, 217 notre travail de construction doit aujourd’hui avoir pour fondement la relation avec Dieu, pour règle l’acceptation de la limite humaine telle une réalité naturelle et positive, et pour style la coresponsabilité et le langage évangélique. Au terme de ce parcours, le projet d’une civilisation de l’amour se dessine plus clairement ; et le chantier paraît déjà engagé, surtout grâce à tant de pierres vivantes solidement unies au Christ, la pierre angulaire (cf. 1 P 2, 4-6). Dans cette œuvre, nous sommes appelés à assumer un rôle actif, sans nous réfugier dans le spiritualisme ou dans nos petits mondes : nous devons être fidèles à la vérité, investir dans l’éducation, prendre soin des relations, aimer la justice et la paix.

237. Let us remain faithful to the truth! Living amid incessant flows of information, opinions and images, we know how easy it can be to influence decisions and preferences through increasingly sophisticated algorithms. 218 In this context, it is imperative to cultivate hearts that love the truth, prefer what is right despite the most appealing content and pursue wisdom rather than immediate results. We must always keep before us the truth about God and humanity, just as Christ has revealed them to us. We must lay aside an individualistic and technical view of humanity, as if reality were mere matter to be shaped according to selfish interests, whether individual or collective. 219 Instead, let us cultivate what Pope Francis called a “situated anthropocentrism,” 220 which recognizes the human being as a creature embedded in a network of relationships with other living beings and with all of creation. Fidelity to the truth requires integrating the possibilities offered by technology within a framework marked by wisdom, which is capable of safeguarding both the dignity of each person and the future of our common home.Restons fidèles à la vérité ! En vivant inondés par un flux incessant d’informations, d’opinions et d’images, nous savons combien il est facile d’orienter les décisions et les préférences à l’aide d’algorithmes toujours plus sophistiqués. 218 Dans ce contexte, il est important de garder un cœur qui aime la vérité et désire ce qui est juste plutôt que les contenus les plus attrayants, un cœur qui recherche la sagesse plutôt que les effets immédiats. La vérité que nous ne devons pas perdre de vue est celle qui concerne Dieu et l’être humain, telle que le Christ nous l’a révélée. Il convient d’abandonner une vision individualiste et technique de l’homme, comme si la réalité n’était que de la matière à modeler en fonction d’intérêts égoïstes, tant individuels que collectifs. 219 Cultivons plutôt ce que le Pape François a défini comme un « anthropocentrisme situé », 220 qui reconnaît l’être humain comme une créature insérée dans un réseau de relations avec les autres êtres vivants et avec la création tout entière. La fidélité à la vérité exige d’intégrer les possibilités offertes par la technologie dans un cheminement de sagesse, capable de préserver à la fois la dignité de toute personne et l’avenir de notre Maison commune.

238. Let us invest in education, beginning with ourselves! We all need to learn how to engage with the digital world in a human way, as an integral part of our education in the faith and in a life lived according to the Gospel. Indeed, we must consider the digital world as a new continent to be evangelized, one that requires generous missionaries who are mature in the faith. In a particular way, we need adults to rediscover their vocation as artisans of education, prepared to work patiently each day, with the support of extensive and shared educational partnerships. Today, accompanying children and young people in using technology for developing responsible relationships, helping them to recognize the risks and choose what fosters inner freedom, is a concrete form of charity and will safeguard their dignity. Teaching new generations that technological evolution does not follow a predetermined path, but can be guided by personal and collective responsibility, constitutes one of the most valuable services to the common good.Investissons dans l’éducation, qui commence par nous-mêmes ! Nous avons tous besoin de nous former à vivre le numérique de manière humaine, comme partie intégrante de l’éducation à la foi et à bien vivre de l’Évangile. Nous devons nous former à considérer le monde numérique comme un nouveau continent à évangéliser, qui a besoin de missionnaires généreux et mûrs dans la foi. Plus particulièrement, il faut des adultes qui redécouvrent leur vocation d’artisans de l’éducation, disponibles pour un travail quotidien et patient, soutenu par des alliances éducatives larges et partagées. Accompagner les enfants et les jeunes à utiliser les technologies comme un espace de relation responsable, en les aidant à en reconnaître les risques et à choisir ce qui fait grandir la liberté intérieure, est aujourd’hui une forme concrète de charité et de sauvegarde de leur dignité. Éduquer les nouvelles générations à croire que l’évolution des technologies ne suit pas un parcours inévitable, mais peut être orientée par la responsabilité personnelle et collective, constitue l’un des services les plus précieux au bien commun.

239. Let us cultivate relationships! In an era that favors speed and fragmentation, the human person still yearns to receive care and recognition from attentive minds, kind words and hands capable of tenderness. The digital culture multiplies connections and offers new opportunities for interaction; yet, the human heart retains an irrevocable need for genuine closeness. I invite everyone to cherish places and times where physical presence remains crucial, such as shared meals, Christian community gatherings, time spent with the lonely and serving the poor. These are signs of a humanity that continues to believe that every person’s body is a dwelling place of God and a temple of the Holy Spirit. It is precisely this covenant between glory and fragility that becomes the criterion for evaluating the anthropological models offered by contemporary culture.Prenons soin de nos relations ! À une époque qui tend à tout accélérer et à tout fragmenter, la chair humaine continue de demander à être soignée et reconnue par des mains capables de tendresse, par des esprits attentifs et par de bonnes paroles. La culture numérique multiplie les connexions et offre de nouvelles possibilités de rencontre ; pourtant, le cœur humain conserve un besoin irremplaçable de proximité. J’invite à préserver les lieux et les moments où la présence physique reste déterminante : la table partagée, la communauté chrétienne qui se rassemble, la visite à ceux qui sont seuls, le service aux pauvres. Ce sont là les signes d’une humanité qui continue de croire que chaque corps est temple de l’Esprit et demeure de Dieu, et c’est précisément cette alliance entre gloire et fragilité qui devient un critère pour évaluer les modèles anthropologiques proposés par la culture actuelle.

240. Let us love justice and peace! The same technologies that facilitate communication and access to resources can also support models that exploit the most vulnerable, create new forms of slavery and derive profit from conflict. Every technical or economic decision should include spiritual discernment and be an opportunity for assessing whether the advances in AI are promoting justice and participation or concentrating wealth and power in the hands of a select few. I would encourage a careful examination of the supply chains of digital production, the working conditions hidden behind our devices and the mechanisms that profit from manipulation and war. At the same time, practical ways of fostering fairness, participation and care for creation must be found. We proclaim a hope rooted in the One who came down from heaven to “create a new story here below.” For this reason, those who believe are committed to ensuring that a greater justice will take the place of inequality, and that the industry of war will be replaced by the craft of peace. 221Aimons la justice et la paix ! Les mêmes technologies qui facilitent la communication et l’accès aux ressources peuvent soutenir des modèles qui exploitent les plus vulnérables, alimentent de nouvelles formes d’esclavage et transforment les conflits en opportunités de profit. Chaque choix technologique ou économique devient un lieu de discernement spirituel, une occasion de vérifier si les progrès de l’IA ouvrent des espaces de justice et de participation ou bien concentrent la richesse et le pouvoir entre les mains d’un petit nombre. J’invite à observer avec lucidité les filières de la production numérique, les conditions de travail cachées derrière nos dispositifs, les mécanismes qui tirent profit de la manipulation et de la guerre ; et, en même temps, à chercher des voies concrètes pour faire grandir l’équité, la participation et le soin de la création. L’espérance que nous annonçons vient du ciel “pour engendrer, ici-bas, une histoire nouvelle”. C’est précisément pour cela que celui qui croit s’engage pour qu’à la place des inégalités s’installe une plus grande justice et pour que « l’industrie de la guerre cède la place à l’artisanat de la paix ». 221

241. As we look to the future, I would like to recall the image of Nehemiah whom we chose as our companion and guide at the outset. Nehemiah heard the cry of a devastated city, brought that pain to prayer, discerned before God, asked for help, received permission to return, organized the work, confronted internal and external resistance and rebuilt the walls of Jerusalem with the assistance of the people, brick by brick. In this era of digital transformation, I see in him a striking parable of our own vocation, which is not to be passive spectators of social and cultural fractures, nor mere commentators on what is crumbling, but men and women prepared to enter the construction sites of history — research laboratories, technology companies, schools, the media, institutions and local communities — in order to rebuild what has collapsed and protect what is threatened. Like Nehemiah, we too are called to unite listening and courage, prayer and responsibility, so that, even when a technocratic mentality or partisan interests seem to prevail, the human city may become a more fitting place to live.En regardant vers l’avenir, je souhaite rappeler l’image de Néhémie que nous avons choisi au début de ce parcours comme compagnon et figure de référence. Néhémie entend le cri d’une ville meurtrie, porte cette douleur dans la prière, discerne devant Dieu, demande de l’aide, obtient la permission de partir, organise le travail, affronte les résistances internes et externes et, pierre après pierre, reconstruit avec le peuple les murs de Jérusalem. Je vois en lui une parabole lumineuse de notre vocation à être, à l’ère de la transformation numérique, non pas des spectateurs résignés face aux fractures sociales et culturelles, ni de simples commentateurs des ruines, mais des femmes et des hommes qui entrent sur les chantiers de l’histoire – laboratoires de recherche, entreprises technologiques, écoles, médias, institutions, communautés locales – pour relever ce qui s’est écroulé et protéger ce qui est exposé. Comme Néhémie, nous sommes, nous aussi, appelés à allier écoute et courage, prière et responsabilité, afin que la cité des hommes devienne plus vivable, même lorsque les logiques technocratiques et les intérêts partisans semblent prévaloir.

242. The image of rebuilding Jerusalem evokes the New Testament promise of the holy city, which is given to us first and foremost as a gift. In the Book of Revelation, the new Jerusalem descends as a gift for all God’s people, “prepared as a bride adorned for her husband” (Rev 21:2). The walls of Jerusalem are no longer defensive fortifications, but the precious adornments of the Bride of the Lamb. Its gates, which Nehemiah guarded so diligently, remain permanently open to all nations. God’s presence offers light and life to all. The city is a new Eden, with its living water offered to the thirsty, and its tree of life whose leaves “are for the healing of the nations” (Rev 22:2). As we await its fulfillment, this vision is set before us as an encouragement — a call to overcome our divisions and to work together — for this is the way of Jesus Christ, yesterday, today and forever.L’image de la reconstruction de Jérusalem évoque la promesse du Nouveau Testament, celle de la ville sainte qui nous est d’abord donnée comme un don. Dans l’Apocalypse, la nouvelle Jérusalem descend vers nous comme un don pour tout le peuple de Dieu, « prête comme une épouse parée pour son époux » (Ap 21, 2). Les murs de Jérusalem ne sont plus des fortifications défensives, mais les parures précieuses de l’Épouse de l’Agneau. Ses portes, que Néhémie gardait avec tant de soin, restent ouvertes en permanence à toutes les nations. La présence de Dieu offre à chacun lumière et vie. La ville est un nouvel Éden, avec son eau vive donnée à ceux qui ont soif et son arbre de vie, dont les feuilles « servent à guérir les nations » (Ap 22, 2). Dans l’attente de son accomplissement, cette vision se présente à nous comme une exhortation, un appel à surmonter nos divisions et à travailler ensemble : telle est le chemin de Jésus-Christ, hier, aujourd’hui et toujours.

CONCLUSIONCONCLUSION

The song of hope: the MagnificatLe chant de l’espérance : le Magnificat

243. After having considered faith, which contemplates the Father’s loving plan; love, which unites us in one ecclesial body; and hope, which sustains our actions in the world, the fourth pillar of this program for Christian life is prayer. Mary’s song accompanies our commitment. Before Elizabeth who announces to her that she has become the mother of the Lord, Mary bursts into a hymn of praise and joy. Her soul magnifies the Lord, and her spirit rejoices in God her Savior, for he chose a young, poor and humble girl for his plan of salvation. Mary suddenly sees all of history through the lens of this revelation. Nothing has changed around her; the socio-political situation of her time remains the same. The Romans continue to control her land, and her people are still subjugated and humiliated. Yet, everything has changed within her, and this allows her to see what is invisible. God has already shown the strength of his arm; he has already scattered the proud, cast down the mighty, lifted up the lowly, filled the hungry with good things and sent the rich away empty-handed. He has already helped Israel, his servant. God “takes the part of the lowly. His plan is one that is often hidden beneath the opaque context of human events that see ‘the proud, the mighty and the rich’ triumph. Yet his secret strength is destined in the end to be revealed.” 222Le quatrième point de ce programme de vie chrétienne, après la foi qui contemple le dessein d’amour du Père, la charité qui nous unit en un unique corps ecclésial et l’espérance qui soutient notre action dans le monde, est la prière. Le chant de Marie accompagne notre engagement. Devant Élisabeth qui lui annonce qu’elle est devenue la mère du Seigneur, Marie laisse éclater un hymne de louange et de joie. Son âme magnifie le Seigneur et son esprit exulte en Dieu son Sauveur, car Il a choisi pour son dessein de salut une jeune fille, pauvre et humble. Soudain, Marie voit toute l’histoire à travers le prisme de cette découverte. Rien n’a changé autour d’elle : la situation socio-politique de son époque reste la même, avec les Romains qui dominent sa terre et son peuple divisé et humilié. Et pourtant, tout a changé en elle, ce qui lui permet de voir l’invisible. Dieu a déjà déployé la puissance de son bras, il a déjà dispersé les superbes, renversé les puissants, élevé les humbles, comblé de biens ceux qui ont faim et renvoyé les riches les mains vides. Il a déjà secouru Israël, son serviteur. Dieu « se range du côté des derniers. Il possède un projet qui est souvent caché sous l’apparence terne des événements humains, qui voient triompher “les superbes, les puissants et les riches”. Et pourtant, sa force secrète est destinée à se révéler à la fin ». 222

244. The Blessed Virgin Mary not only teaches us to recognize God’s invisible work, but also directs our gaze to “the points at which humanity is broken and the world becomes distorted: the contrast between the humble and the powerful, the poor and the rich, the satiated and the hungry,” teaching us “to look at the world from a lower position: through the eyes of those who suffer rather than the mighty; to view history through the eyes of the little ones, rather than through the perspective of the powerful; to interpret the events of history from the viewpoint of the widow, the orphan, the stranger, the wounded child, the exile and the fugitive.” 223 The Blessed Virgin thus becomes “poet and prophetess of Redemption,” because on her lips is proclaimed “the strongest and most innovative hymn ever articulated, the Magnificat; it is she who reveals the transformative vision of the Christian economy, the historical and social result that still draws its origin and strength from Christianity.” 224La Vierge Marie non seulement nous apprend à voir l’œuvre invisible de Dieu, mais elle dirige aussi notre regard « sur les points de fracture de l’humanité, là où se produit la distorsion du monde, dans le contraste entre les humbles et les puissants, entre les pauvres et les riches, entre les repus et les affamés », en nous apprenant « à adopter un point de vue différent pour regarder le monde à partir du bas, avec les yeux de ceux qui souffrent, et non avec le regard des grands ; pour regarder l’histoire avec les yeux des petits et non avec la perspective des puissants ; pour interpréter les événements de l’histoire du point de vue de la veuve, de l’orphelin, de l’étranger, de l’enfant blessé, de l’exilé, du fugitif ». 223 Ainsi, la Vierge devient « poétesse et prophétesse de la rédemption », car de ses lèvres jaillit « l’hymne le plus puissant et le plus novateur qui ait jamais été prononcé, le Magnificat ; c’est elle qui révèle le dessein transformateur de l’économie chrétienne, le résultat historique et social qui tire encore aujourd’hui du christianisme son origine et sa force ». 224

245. With the same faith as Mary, let us become “weavers of hope” in our world, sharing who we are and what we have, so that the presence of Jesus may grow among us and his Kingdom take shape. In the humble fidelity of daily life, even the era of AI can become a time in which the Holy Spirit brings about the civilization of love in our lives. Indeed, the Lord continues to make all things new and offers every era the possibility of becoming part of salvation history in the light of the Incarnation. I entrust our desire to the Mother of Christ, to the Woman of the Magnificat, that she may guide our steps through this time of change and preserve in each of us true faith in the Gospel, so that we may bear witness to the grandeur of humanity, in which God has made his dwelling.Avec la même foi que Marie, devenons des tisseurs d’espérance dans notre monde, en partageant ce que nous sommes et ce que nous avons, afin que la présence de Jésus grandisse au milieu de nous et que son Royaume prenne forme. Dans l’humble fidélité de chaque jour, l’ère de l’IA peut elle aussi devenir un passage par lequel l’Esprit fait mûrir la civilisation de l’amour dans notre vie. Le Seigneur continue de faire toutes choses nouvelles et maintient ouverte, pour chaque époque, la possibilité de devenir une histoire de salut à la lumière de l’Incarnation. Je confie ce désir à la Mère du Christ, la femme du Magnificat, pour qu’elle accompagne nos pas dans ce présent en mutation et garde en chacun de nous la confiance en l’Évangile, afin que nous puissions témoigner de la beauté d’une magnifique humanité habitée par Dieu.

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